Taxis et VTC : la grande mutation de la mobilité urbaine

L’arrivée des VTC a bouleversé le secteur des déplacements urbains, poussant les taxis à soigner leur offre. Cette nouvelle concurrence tisse sa toile sur le marché du voyage d’affaires. Les clients professionnels bénéficient de cette évolution, à la fois en matière de choix, de qualité, de tarifs et de suivi des dépenses.

Taxis vs VTC. Cette querelle des anciens et des modernes a largement profité aux voyageurs d’affaires, débouchant sur des réservations simplifiées et des dépenses directement intégrées aux canaux corporate. ©123RF/ldprod
Taxis vs VTC. Cette querelle des anciens et des modernes a largement profité aux voyageurs d’affaires, débouchant sur des réservations simplifiées et des dépenses directement intégrées aux canaux corporate. ©123RF/ldprod

En arrivant à Paris en décembre 2011, Uber faisait une entrée fracassante sur le marché français de la mobilité, plutôt tranquille jusque-là. Et depuis, le voyage d’affaires est entré de plain-pied dans l’ère du VTC. En trois lettres, l’acronyme des Voitures de Transport avec Chauffeur a profondément redessiné le paysage des déplacements urbains. Une étude du cabinet BCG estimait à près de 800 millions d’euros le chiffre d’affaires réalisé en 2016 par la filière du transport avec chauffeur, soit 53 fois plus qu’en 2013 ! Au premier semestre de cette même année, les VTC seraient à l’origine de 15 % des créations d’emplois en France, et même d’un emploi sur quatre en Île-de-France.

Pris d’assaut par ces chauffeurs toujours plus nombreux, les taxis n’ont pas manqué de défendre bruyamment leur pré carré, les tensions s’étant petit à petit apaisées. La loi Grandguillaume est passée par là, conduisant à un écrémage de l’offre avec l’exclusion du marché des chauffeurs travaillant sous le statut LOTI. Théoriquement dédiés par la Loi d’Orientation des Transports Intérieurs – d’où leur nom – au transport collectif, ces chauffeurs ont un temps bénéficié d’un certain flou pour travailler comme VTC.

Cette guerre des chiffres et des lettres a cédé la place à une lutte plus constructive pour le voyageur d’affaires, une lutte placée sur le terrain du service cette fois. Et si l’on devait désigner le grand vainqueur de ce bras de fer entre taxis et VTC, c’est assurément son arbitre : le client, qui a maintenant l’embarras du choix avec, en plus, des tarifs revus à la baisse. Un peu trop d’ailleurs au goût de certains qui en appellent à un modèle responsable. “Il est fallacieux de mettre dans la tête des gens qu’un trajet peut coûter trois euros, car cela ne permet pas au chauffeur de gagner sa vie, prévient Bertrand Altmayer, cofondateur de Marcel, une solution française lancée il y a trois ans. Le secteur ne deviendra pérenne que si la création de valeur est répartie de manière homogène. Nous ne sommes pas l’Unicef, nous sommes juste attentifs aux problèmes de rentabilité des chauffeurs. Les utilisateurs ont été déçus par nos concurrents et sont prêts à payer un peu plus cher pour un service de qualité.”

Qualité de service, valeur ajoutée : le vocabulaire était déjà le même en 2014, quand les deux grandes associations françaises du voyage d’affaires lançaient un appel commun invitant à “une offre de services et une concurrence équitable pour un choix avisé du travel manager”. La Global Business Travel Association (GBTA) France et l’Association Française des Travel Managers (AFTM) témoignaient alors que “depuis l’arrivée sur le marché des déplacements individuels des offres VTC, les entreprises (…) peuvent désormais offrir une réelle valeur ajoutée à leurs salariés lors de leurs déplacements professionnels.” Et de poursuivre : “Nous nous réjouissons (…) de cette concurrence qui a notamment motivé les compagnies de taxis et les artisans taxis à renforcer leur qualité de service et à offrir des prestations spécifiques et réservées aux entreprises.”

Compétition stimulante

C’est un fait : trois ans plus tard, les progrès des grandes compagnies de taxis sont unanimement salués, y compris par leurs meilleurs ennemis, les VTC. “Les taxis ont fait un travail de modernisation assez incroyable, reconnaît Benjamin Chino, responsable des opérations produits d’Uber for Business. Leur qualité de service s’améliore de jour en jour, leurs solutions technologiques aussi. G7 est donc un acteur redoutable sur le marché du voyage d’affaires.” Les dirigeants de Taxis G7 avouent pour leur part que “l’arrivée des VTC sur le marché est l’élément déclencheur de cette montée en gamme, témoigne Arnaud Edus, directeur commercial des Taxis G7. On ne peut pas le nier, cet électrochoc a permis
à tout le monde de se remettre en cause. Les clients sont beaucoup plus exigeants, car la compétition est exacerbée.”

Tordre le cou à l’image du taxi parisien malaimable, qui écoute RMC à fond dans la voiture

Chauffeurs, véhicules, technologies : la mise à jour de G7 n’a épargné aucun aspect. Par exemple, 80 % des 8 000 chauffeurs affiliés portent maintenant chemise et cravate. Ils sont d’autre part soumis à des contrôles réguliers, qui peuvent donner lieu à des sanctions sur le permis à points imposé en interne par la compagnie. “Nous voulions tordre le cou à l’image du taxi parisien malaimable, qui écoute RMC à fond dans la voiture”, résume Arnaud Edus. En outre, 6 200 véhicules sont déjà équipés du WiFi gratuit, et il devrait en être ainsi pour l’intégralité de la flotte d’ici la fin de l’année 2017. Autre nouveauté, et non des moindres : le lancement du service G7 Connect en novembre dernier. L’application mobile permet désormais de payer sa course directement à bord du taxi depuis un smartphone, même pour un taxi hélé dans la rue, cette fameuse “maraude” interdite aux VTC.

Taxis G7 monte en gamme avec le déploiement du WiFi dans toute sa flotte et un service de qualité. © Taxis G7
Taxis G7 monte en gamme avec le déploiement du WiFi dans toute sa flotte et un service de qualité. © Taxis G7

Si les taxis se mobilisent sur le terrain de la technologie, c’est que la concurrence du VTC est née sur un terreau propice à l’innovation. “Ma culture et celle de toute l’entreprise est basée sur la technologie”, revendique Yves Weisselberger, fondateur de Snapcar, le VTC affaires lancé à Paris en 2012, puis à Lyon en novembre dernier. “La technologie introduit une rupture sur le marché, car elle nous permet de changer l’expérience utilisateur, la chaîne de valeur, l’efficacité logistique, l’économie du système. Si aujourd’hui il est possible d’avoir un VTC à moindre coût, c’est parce que l’introduction de la technologie facilite le dispatch [la répartition des courses entre les chauffeurs, ndlr]”, poursuit Yves Weisselberger.

La technologie n’est donc pas un argument marketing destiné à séduire une clientèle geek. Pour les différents acteurs, il s’agit de trouver le bon algorithme afin de réduire le temps d’attente du voyageur et, partant, optimiser leur flotte de chauffeurs. La fiabi­lité de la prestation est régulièrement citée comme le premier critère de sélection, tout particulièrement pour la clientèle affaires.

La disponibilité des véhicules est un facteur clé”, témoigne Bertrand Altmayer, cofondateur de Marcel, qui met en avant un temps d’attente de cinq à sept minutes à Paris et dans la première couronne. Pour la clientèle affaires, cette rapidité rime avec ponctualité. “Si le voyageur manque son avion parce que son véhicule a eu dix minutes de retard, simplement parce que son choix de prestataire s’est focalisé sur une économie de cinq euros, le calcul n’est pas bon. A fortiori s’il devait partir signer un contrat de plusieurs dizaines de milliers d’euros”, rappelle Arnaud Coustex, directeur des ventes chez Taxis G7.

En l’occurrence, c’est l’entreprise qui paierait le plus lourd tribut dans ce cas de figure. C’est d’ailleurs à elle qu’il incombe de régler la facture de ces déplacements. Aussi le suivi de la donnée est-il crucial, tout comme l’encadrement des usages et le reporting des dépenses. “Souvent, ce budget taxis-VTC n’était pas géré du tout, témoigne Yves Weisselberger chez Snapcar. Les fonctionnalités de notre système permettent aux entreprises d’appré­hender ces dépenses beaucoup mieux que par le passé.”

Des applications VTC ultra simples d’utilisation (ici, celle de Snapcar).

Chez Marcel, on revendique également une technologie maison, gage de souplesse : “Nous sommes propriétaires de notre système d’information et notre outil a été pensé avec la direction des achats de notre premier client, souligne Bertrand Altmayer. Nous avons développé énormément de fonctionnalités dédiées aux attentes de l’entreprise : des outils de reporting, de gestion de codes dossier, des connexions à des outils de réservation, des systèmes de géolocalisation, la limitation des accès au domicile du collaborateur, à son bureau et aux aéroports, ou à certaines plages horaires par exemple.”

Si Uber s’appuie surtout sur la force de frappe mondiale de son réseau, sa déclinaison affaires, lancée en France en 2014, offre elle aussi des outils dédiés au pilotage de la dépense. “Il y a deux axes forts sur lesquels une société de VTC à vocation affaires se doit d’être focalisée. Ce sont, d’une part, les fondamentaux qui reposent sur une expérience fiable, sécurisée et agréable pour l’utilisateur final, et d’autre part les agréments technologiques pour appliquer la politique voyages, note Benjamin Chino, responsable produits d’Uber for Business. Certains petits acteurs qui se sont spécialisés sur le segment affaires en France ont délaissé l’un ou l’autre. Or il faut marcher sur ses deux pieds pour répondre au besoin des entreprises, et notamment des grandes structures.”

Si l’essor de Uber a rencontré une résistance certaine, le leader des VTC est aujourd’hui présent sur tous les continents et dans près de 600 villes dans le monde, le tout en à peine huit ans d’existence. © Uber
Si l’essor de Uber a rencontré une résistance certaine, le leader des VTC est aujourd’hui présent sur tous les continents et dans près de 600 villes dans le monde, le tout en à peine huit ans d’existence. © Uber

Dès lors, les acteurs de la mobilité urbaine investissent pour aider leurs clients professionnels à prendre la main sur leurs dépenses taxis et VTC. Cependant, aussi créatifs soient-ils, ils ne peuvent agir seuls. Les partenariats se sont donc multipliés avec les spécialistes de la note de frais et des self booking tools, tout particulièrement Concur, KDS, Dimo Software ou encore Traveldoo.

Cette intégration dans les systèmes de réservation, de paiement et de notes de frais simplifie évidemment la vie de l’entreprise. Mais un acteur majeur manque encore à l’appel : l’agence de voyages. Les travel management companies (TMC) ont longtemps laissé de côté cet aspect pourtant central du déplacement. “Il y a peut-être un manque d’agilité dans les systèmes de ces organisations, tente d’expliquer Benjamin Chino chez Uber for Business. Nous avons su créer une expérience où il suffit d’appuyer sur un bouton pour obtenir un véhicule en quelques minutes, à peu près partout dans le monde. Dès lors que l’on intègre un circuit qui requiert des processus de validation, avec des outils qui ne sont pas forcément mobiles, c’est plus complexe.” Chez Snapcar, Yves Weisselberger confirme le retard à l’allumage : “Les agences de voyages ont toujours eu du mal avec les prestations additionnelles et tout ce qui n’est pas au cœur de leur activité”.

Nous suscitons une curiosité active chez les TMC

Selon ces témoins privilégiés, les choses sont pourtant en train d’évoluer, et plutôt dans le bon sens. Après tout, comment prôner une approche du voyage “porte-à-porte” en laissant de côté les premiers et derniers kilomètres ? “Cela a pris du temps, mais les agences de voyages d’affaires sont en train de se moderniser radicalement, ce qui ouvre la voie à des discussions extrêmement positives”, promet Benjamin Chino chez Uber for Business. “Les agences s’intéressent tout à coup à ces sujets, car elles ont vocation à offrir un service de plus en plus large à leurs clients, et à étendre leurs zones de revenus, confirme Yves Weisselberger. Nous suscitons une curiosité active chez les TMC. Elles avancent à leur rythme, ce n’est pas toujours à la vitesse de la lumière, mais c’est un dossier sur lequel nous travaillons et dans lequel nous croyons beaucoup”.

Si Selectour a déjà conclu des partenariats avec différents acteurs de la mobilité, les TMC globales commencent aussi à s’orga­niser. Carlson Wagonlit Travel (CWT) s’est récemment allié aux Taxis G7, de la même manière que HRG avec Cabforce ou encore Egencia avec Marcel.

Nouvelle forme de mobilité

Ces accords devraient se multiplier au cours des prochains mois. Ils s’inscrivent dans une tendance de fond, l’usage de la voiture se substituant à la propriété. En ce sens, les différentes solutions de mobilité urbaine deviennent des alliées de circonstances, unies sous la bannière de l’intermodalité. “Nous croyons beaucoup dans la combinaison entre les différents moyens de transport comme l’Autolib, le bus, le vélo, le métro, assure Arnaud Edus, chez G7. Nous considérons ces solutions comme des confrères qui contribuent à la baisse du nombre de véhicules individuels.”

La logique est sensiblement la même chez Snapcar : “Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité, explique Yves Weisselberger. Il y a une kyrielle d’acteurs qui se complètent, qui correspondent à différents besoins et préférences individuelles. Nous contribuons tous à transformer les déplacements urbains. D’ici dix ans, l’offre sera tellement dense qu’il sera sans doute peu efficace de se déplacer avec son propre véhicule. De fait, nous aurons alors créé un monde meilleur en matière d’environnement et de facilité de déplacement.” Reste à savoir si à cet horizon 2027 l’appellation Voiture de Transport “avec Chauffeur” ne sera pas rendue caduque par les taxis devenus autonomes. Mais ça, c’est une tout autre histoire…