
Sur le Markt, la grand-place de Bruges, trois calèches attendent les visiteurs. A l’arrière plan, le palais provincial néogothique et une grappe de maisons médiévales aussi sagement alignées que des communiantes célébrant l’eucharistie… Tout comme le beffroi en face, la silhouette élancée de leurs pignons à redents se partage le sujet principal des cartes postales les plus vendues de la ville avec les canaux qui sillonnent la cité en composant le contour presque parfait d’un gros oeuf. Mais l’image de Bruges, centre culturel dont le patrimoine remarquablement homogène réserve à quasiment tous les coins de rue des raisons de s’exclamer sur la qualité de son bâti, la valeur de ses musées ou l’élégance modeste de ses ponts centenaires, ne fut pas toujours ce modèle de délicatesse que suggèrent à la fois la tradition dentellière de la ville et sa renommée de capitale du chocolat.
Au cours du Moyen-Âge qui signa l’essor économique extraordinaire de la cité, cette même “place du marché” était le théâtre de scènes moins gracieuses, dont des exécutions particulièrement cruelles, assorties d’un recours quasi systématique à la torture. À la fin du XVe siècle, un chroniqueur local relève une moyenne de quatre peines capitales exécutées ici chaque mois, des pendaisons, des décapitations, mais aussi des condamnés enterrés vivants ou encore bouillis… Peutêtre la férocité des magistrats était-elle stimulée par le tableau qui, à cette époque, fut commandé à Gérard David pour “orner” l’hôtel de ville : un diptyque présentant un banni se faisant écorcher vif. L’oeuvre n’a pas quitté Bruges. Elle est aujourd’hui accrochée à quelques pas du bâtiment officiel, au musée Groeninge qui détient, entre autres chefs-d’oeuvre, le fameux Jugement dernier de Jérôme Bosch. La ville tient sa fortune de sa situation géographique. Implantée dans une région de polders, elle a longtemps bénéficié d’un accès à la mer et des progrès de la navigation pour asseoir son pouvoir commercial. Jusqu’à ce que la zone ne s’ensable et que le prestige de Bruges ne s’éloigne avec le retrait de la mer sur plusieurs kilomètres… Ainsi, entre le XIIe et le XVe siècle, période florissante, on recense à Bruges – étymologiquement “de bryggja”, le débarcadère – nombre de marchands venus de toute l’Europe, regroupés en association défendant âprement sa liberté de négocier et ses privilèges. Allemands, Anglais, Ecossais, Castillans, Galiciens, Lucquois, Vénitiens, Génois, Florentins, Portugais débarquent ici du bois, du fer, du cuivre, du plomb, des céréales, du vin, des draps, des fruits, des tapis, des épices et soieries d’Orient, des animaux exotiques ou encore des fourrures. Tandis que plusieurs dizaines de bateaux peuvent accoster en une seule marée, la circulation de l’argent en monnaies diverses s’intensifie. Et de nouvelles pratiques financières apparaissent telle la lettre de change, la première manifestation du commerce papier. Ces transactions s’effectuent principalement chez les hôteliers, dont le plus célèbre se prénomme Van der Beurse. Son patronyme est à l’origine du mot “bourse”, institution créée ici en 1409, signe de prospérité s’il en est.
En 1438, voici d’ailleurs ce qu’écrit un commerçant castillan sur Bruges : “c’est une grande ville, très riche, et l’un des principaux marchés du monde. On considère généralement que deux villes luttent pour la suprématie commerciale : à l’Ouest, Bruges la flamande, et à l’Est,Venise. Il me semble pourtant, et je ne suis pas le seul de cet avis, que l’activité commerciale de Bruges dépasse celle de Venise. Je me l’explique de la manière suivante : bien que l’Angleterre déploie quelque activité commerciale, Bruges est le seul grand centre de tout l’Occident. Tous les pays s’y rencontrent donc, et l’on prétend que le nombre de navires qui quittent son port est supérieur à sept cents certains jours.”
“Les nombreux témoignages de la prospérité de la ville sont nos meilleurs atouts, indique Jean-Pierre Drubbel, de l’office du tourisme. Et ils ont l’énorme avantage d’être concentrés dans la partie médiévale qui se parcourt à pied.” Depuis la grand-place du Markt, le visiteur peut, par exemple, obliquer vers le Nord- Ouest pour découvrir la Bruges monumentale et ses atours gothiques dont le Burg, la place du Bourg. Ce concentré d’architectures aligne côte à côte l’intéressante basilique du Saint Sang (1139-1149) dont le rez-de-chaussée est occupé par une chapelle romane du XIIe siècle édifiée pour abriter quelques gouttes du sang du Christ ; l’hôtel de ville gothique aux tourelles octogonales (1376-1420) ; et ce qui fut le greffe civil (1534-1537) à la façade Renaissance rehaussée de dorures. En bordure de canal où les galères déchargeaient, la place Jan van Eyck abrite trois bâtiments qui font encore résonner l’Âge d’or de la ville : l’ancien Tonlieu (1477), bâtisse massive où étaient perçus les droits sur les marchandises ; la distinguée Loge des bourgeois et sa tourelle gothique, sorte de Rotary Club du XVe siècle ; et la Loge des portefaix, les porteurs de fardeaux, autrement dit les dockers, un écrin de style gothique flamboyant dont la préciosité contraste étonnement avec la pénibilité de la profession et où se distribuaient les tâches quotidiennes en les jouant aux dés.Non loin, une autre facette de la puissance économique locale : la propriété de la famille Van der Beurse, demeure gothique de quatre étages, hauteur rare à Bruges pour une maison particulière, mais qui souligne l’opulence de leurs occupants. Le promeneur a parcouru moins de trois cents mètres… et traversé cinq siècles.

4 ) La municipalité brugeoise soigne l’accueil des groupes affaires. Ceux-ci sont en général reçus par l’échevin chargé du tourisme dans la majestueuse salle gothique de l’hôtel de ville.
5 ) Les maisons en briques rouges, typiques de la ville, exemples de discrétion bourgeoise et d’opulente richesse.
Au temps de l’âge d’or
“A Bruges, je conseille de naviguer le nez au vent, sourit Jean-Pierre Drubbel. Il est nécessaire de se perdre un peu pour se laisser surprendre”. Il est vrai que la superficie de la cité historique se prête parfaitement à une découverte “au petit bonheur”, à pied ou, pourquoi pas, à bicyclette, la ville disposant de nombreux loueurs et d’un trafic automobile restreint par un plan de circulation si dissuasif que les Brugeois eux-mêmes s’y aventurent le moins possible. En prenant la direction de l’Est, on se dirige vers des quartiers plus populaires au charme provincial, jusqu’aux anciens remparts de la ville et leurs moulins à vent, une occasion de découvrir, chemin faisant, quelques curiosités comme l’église Sainte-Anne (1611-1624), d’apparence modeste mais dotée d’un aménagement intérieur qui lui valu le surnom d’églisesalon pour le grand nombre de ses tableaux et ses boiseries travaillées dans une veine baroque. A proximité, le musée des arts et traditions populaires permet de visiter ce que furent les maisons-Dieu, maisons de poupée composées d’une pièce unique et érigées à partir du XVIe siècle pour loger les plus pauvres, conséquence du déclin progressif de la ville.Quant à l’itinéraire Sud, il permet, entre autres, d’explorer le musée Groeninge, le plus important d’Europe pour ses collections de peintures flamandes et hollandaises ( Jan Van Eyck, Jérôme Bosch, Hans Memling,Gérard David, Peter Bruegel le jeune, …), et l’église Notre-Dame dont le clocher domine la ville. L’édifice (XIIIe-XVe siècle) est célèbre pour sa Vierge à l’enfant, baptisée la Madone de Bruges, merveille réalisée en 1504 par Michel-Ange.
C’est également pedibus que les groupes rejoignent les principaux centres de congrès situés non seulement au coeur de la ville, mais dans des endroits hautement historiques comme l’hôpital Saint-Jean avec ses deux parties, l’une médiévale abritant le musée Memling et l’autre datant du XIXe siècle et dotée de 21 salles de réunions et de banquets, ou encore les Halles, marché couvert du XIIIe siècle qui compose le socle du beffroi sur le Markt. L’étage est aménagé en deux salles polyvalentes, d’une capacité de 600 hôtes chacune, sous une poutraison d’époque. “Ici, pas de transfert en bus ou autre. Ce que les groupes apprécient tout particulièrement, souligne Kathleen Bertier, directrice de Meeting in Brugge, le bureau des congrès. Certaines entreprises affirment même qu’elles ont davantage de participants lorsque leurs réunions se déroulent à Bruges ! Excursions, repas, hébergement : tous les déplacements s’effectuent à pied ou à vélo. Il se crée rapidement une certaine convivialité entre les congressistes. Ce phénomène est renforcé par une offre hôtelière composée principalement de petits établissements familiaux proches les uns des autres. Alors chacun se retrouve, ici ou là, pour organiser les temps libres. Le networking fonctionne à plein régime !”

Avec la mer du nord…
C’est à bicyclette que les groupes pourront rejoindre le littoral et Knokke-Heist, comme le font d’ailleurs les Brugeois en famille : en longeant les canaux sur une vingtaine de kilomètres, la balade qui passe par Damme, bourgade médiévale jadis avantport de Bruges, est agréable, y compris pour les moins sportifs. C’est l’avantage du plat pays… Knokke, perle de la côte flamande chantée par Jacques Brel, garantit l’immersion dans une tout autre ambiance avec la mer du Nord comme horizon, les promeneurs sur la plage, les ferries et les tankers qui croisent au large, et une vue Ouest singulière, découpant à contre-jour les silhouettes des grues, portiques et éoliennes du port de Zeebruges. “Nous avons 10 kilomètres de plage et c’est bien sûr un environnement que nous mettons à profit pour les team buildings, note Steve Roose, directeur d’EventMosaic, agence événementielle et réceptive. On utilise les sports nautiques classiques, des régates en voiliers, des rallyes côtiers en rosalie qui combinent ville et plage, avec initiation au maniement de diverses sortes de cerfs-volants ou au char à voile. C’est aussi sur la plage que s’organisent les chasses au trésor ou les barbecues”. A l’instar de nombreuses stations balnéaires européennes, Knokke est une enfant de l’invention britannique du tourisme et du “désir de rivage” qui a fait éclore au cours du XIXe siècle des lieux de villégiature souvent créés de toutes pièces sous l’impulsion d’un trio d’intervenants : des artistes découvreurs du site, des investisseurs qui vont l’aménager et des journalistes empressés d’en faire la publicité. Dans les premières décennies du XXe siècle, ce schéma assure le développement de Knokke, initié par le peintre Alfred Verwée (1838-1895). Une poignée de villas de style anglo-normand, une grappe d’hôtels, un lac artificiel pour le pittoresque, un golf pour assurer l’ “entre soi” et une digue propice à la contemplation des flots : ainsi commence la station qui vise une clientèle fortunée, la seule à pouvoir s’offrir un séjour au cossu Pavillon du Lac, ouvert en 1925, comme à flamber au casino inauguré en 1930, cercle mondain où vont se produire Frank Sinatra, Ella Fitzgerald, Marlene Dietrich, Maurice Chevalier, Georges Brassens, Yves Montand… Et Jacques Brel, bien entendu.
Depuis, la configuration de la commune s’est modifiée et les constructions se sont diversifiées pour accueillir les classes moyennes à la périphérie de l’hyper centre. En front de mer, un rideau d’immeubles s’est substitué aux bâtisses début de siècle. Pour autant, la destination tient son rang. “On ne peut guère imaginer mieux comme étape shopping d’un meeting”, ajoute Paul Moeyaert, de l’office du tourisme. Quelque 50 galeries d’art et une noria de commerces convoquent en effet à Knokke le ban et l’arrière-ban des couturiers italiens, de l’horlogerie suisse et du luxe made in France. L’an dernier, la marque Vuitton y a commercialisé une version de son sac monogrammé aux couleurs de la ville, une opération précédemment menée à Saint-Tropez, puis Deauville. Franc succès : la production était épuisée avant même d’être mise en boutique.
Il semble pourtant que la crise n’ait pas épargné Knokke. Mais depuis peu, comme à la Belle époque, les membres du Zoute Automobile Club sortent leurs plus belles voitures pour participer au grand prix local, chorégraphie rétro d’Aston Martin et de Rolls, de Ferrari et de Bugatti. Ici, on reste fier que l’un des hauts-lieux de la ville soit baptisé “la place m’as-tu vu ?”. Après tout, le ballet des derniers modèles de sportives allemandes y assure le spectacle, et les stars du Michelin la restauration. Sous l’impulsion d’une mairie dynamique, un concours international d’architecture a été organisé, notamment pour doter la ville d’un édifice emblématique. Le projet lauréat de l’architecte Steven Holl, composé de deux grandes voiles de verre décalées, intègre le bâtiment vieillissant du célèbre casino et se présente comme une tour de 108 m mêlant high-tech et énergie propre. Son programme, comprenant un hôtel de luxe, un centre des congrès, un espace de thalassothérapie… n’attend plus que le promoteur désireux de mettre en musique ce rêve futuriste.
Dossier - Bruges Knokke-Heist : flâneries Flammandes
- Bruges Knokke-Heist – Flâneries Flammandes
Steve Desmidt, responsable MICE de la province de Flandre Occidentale




















