
Les pales des ventilateurs ont beau s’esquinter à battre l’air, rien n’y fait. On étouffe. En cette fin d’après midi, la chaleur humide est si poisseuse qu’elle affale au fond de leurs fauteuils d’osier les quelques Européens installés aux terrasses couvertes des cafés du quartier français de Siem Reap. À la saison des pluies, la petite ville du nord du Cambodge, porte d’entrée du site d’Angkor qui n’est qu’à 5 km, est un four… Alors, c’est thé glacé pour tout le monde, ou bière fraîche, ou bien encore, et pour les plus téméraires, un cocktail Tomb Raider créé au bar Red Piano par Angelina Jolie.
Dans la rue, les conducteurs de tuk-tuk, qu’on appelle ici motos-remorques, sont allongés sur leurs engins, attendant l’hypothétique chaland… C’est bien simple, on se croirait sur un plateau de cinéma, une sorte d’Indochine ou de Coup de torchon, réminiscence d’une époque révolue. D’autant que ce quartier français, avec ses maisons à arcades, ressemble à s’y méprendre à une Afrique coloniale qu’on aurait nimbée d’atmosphère durassienne. Les rues de latérite en moins.
Soudain, la pluie. Un déluge qui dégringole d’un ciel indigo à grosses gouttes chaudes, bruyantes et salvatrices en même temps… Il fait presque nuit, tant le ciel est sombre. Mais l’air est plus frais, on respire mieux. La mousson – d’avril à octobre – est merveilleuse de sensualité, dessinant sous les t-shirts trempés des corps tentant d’échapper à la rincée. Et puis plus rien. L’épisode « douche en plein air » se termine aussi soudainement qu’il est arrivé. La nuit, la vraie, tombe et les lumières tapageuses de « Pub Street », c’est son nom, s’allument. Que la fête commence… Elle se négociera dans l’un ou l’autre des cafés alignés au coude à coude et fréquentés presque exclusivement par des étrangers.
Marchés d’asie
Le quartier est incontournable lorsqu’on séjourne à Siem Reap, tout comme le marché de nuit qui ressemble à tous les marchés d’Asie du Sud-Est : des montagnes de fruits, des pyramides de légumes, des popotes installées ça et là, des vêtements en tas, des contrefaçons, mais aussi, dans les boutiques à souvenirs et souvent égarées au milieu de la bibeloterie habituelle, quelques pièces d’argenterie bien tournées et de superbes marionnettes traditionnelles en cuir. Dans tous les cas, mieux vaut ne pas rentrer trop tard à l’hôtel, car le lendemain il y a Angkor. Et Angkor, ça se visite de préférence au lever du soleil.
En route donc, en bus climatisé, en moto-remorque, voire à dos d’éléphant, vers cet éblouissement. Angkor est une merveille de la culture khmère qu’il faut avoir vue au moins une fois dans sa vie, un témoignage du génie humain seulement comparable avec ce qui s’est fait jadis dans la vallée du Nil ; un bon millier de temples répartis sur 400 km2, en fait une ancienne ville fortifiée construite sur six siècles, entre 800 et 1300, et qui hébergea à son apogée entre 750 000 et un million d’habitants. Pour ne point trop se perdre, il faut retenir qu’une vingtaine de rois bâtisseurs y apposèrent leurs empreintes en établissant en pleine jungle des sanctuaires gigantesques – des temples-montagnes, c’est comme ça qu’on dit – chargés de symbolique d’abord hindouiste puis bouddhiste, des édifices religieux hérissés de tours dépassant de très haut la canopée de la forêt. Des kilomètres de galeries couvertes de bas-reliefs, des coupoles, des terrasses, des volées de marches…
Il faudrait des jours, des semaines, des mois et même toute une vie pour explorer un pareil espace, tant il y a de temples plus ou moins bien conservés, plus ou moins accessibles.
À l’assaut des temples-montagnes
Du coup, on sélectionne. Surtout si l’on fait partie d’un groupe de tourisme d’affaires qui ne dispose généralement pas de beaucoup de temps, mais qui, en revanche, a généralement droit à un traitement VIP qui fait oublier les heures qui filent trop vite. « Nous recevons une bonne dizaine de groupes chaque année, principalement des Français. Sur demande, et avec l’accord des autorités compétentes, nous organisons des dîners grandioses dans les temples, dit Adriano Dennhardt, directeur de Phoenix Voyages à Siem Reap. Nous illuminons les ruines par plus d’un millier de bougies, nous faisons venir des danseurs traditionnels et créons une mise en scène qui va crescendo. C’est tout simplement magnifique. Mais nous faisons bien d’autres choses : chasse au trésor le long de la rivière, cocktail au coucher du soleil sur des gondoles version locale, quad dans la campagne, balade à cheval ou en moto-remorque dans les rizières, promenade en bateau sur le lac Tonlé Sap, visite de villages flottants… »
À tout seigneur tour honneur, commençons la visite par Sa Majesté Angkor Vat, le plus grand monument religieux jamais construit par l’humanité et élevé dans la première moitié du XIIe siècle par Sûryavarman II. Un monstre de grès de huit hectares enceint de douves et connu, ne serait-ce qu’en photo, dans le monde entier. Des pyramides de pierres qu’on appelle ici temples-montagnes et qui étaient pour les Khmers une façon de symboliser le mont Méru, centre mythique de l’univers hindou. En fait, Angkor Vat est une immense structure sur trois niveaux, entouré chacun d’une galerie ponctuée par quatre tours d’angle. Alors, on attaque, c’est le cas de le dire, par une sorte de rampe d’accès, on passe un porche assez large pour autoriser le passage des éléphants, on tombe sur des statues de lions et un Vishnu à huit bras, on s’attarde sur des bas reliefs d’apsaras, jeunes nymphes célestes qui figurent au nombre de 2 000 dans Angkor Vat, on découvre d’innombrables scènes représentant des batailles, des défilés militaires, la mythologie khmère, le jugement des âmes avec heureux élus et pécheurs damnés… Restent les escaliers en à-pic, toutes ces tours, ces bassins à sec et ces esplanades écrasées de soleil…

Par delà l’émerveillement, la fatigue est là et l’on tentera de la faire passer en s’asseyant, à l’ombre, sur un banc de pierre. On ne rechignera pas non plus à une longue pause déjeuner prise sur place, voire à Siem Reap qui n’est qu’à dix minutes, avant d’aborder un autre colosse, presque aussi célèbre et tout aussi apprécié : le Bayon. Sur le coup, vu de l’extérieur, on est un peu déçu. Car il faut le reconnaître, l’édifice élevé au XIIe siècle par Jayavarman VII, très compact, est assez abîmé. Puis, on passe ses murs, on grimpe au troisième niveau et le miracle a lieu. Les galeries sont recouvertes de fresques – sans doute les plus célèbres d’Angkor – qui, outre des représentations de batailles, figurent des scènes de vie quotidienne finalement assez rares sur le site. On y voit des pêcheurs, des combats de coqs, des lutteurs, un cirque, des charrettes chargées de provisions, des hommes préparant un repas… Mais surtout, il y a ces 54 tours ornées de gigantesques visages de pierre, toutes ces figures humaines sculptées dans la nuit des temps, ces sourires énigmatiques qui se tournent vers nous, un rien bienveillants, un rien moqueurs… La séquence émotion est garantie.
Les racines du beau
Pourtant, côté émotion, c’est véritablement au Ta Prohm qu’on sera servi. Et copieusement. Car, même si l’édifice ne compte pas parmi les vestiges les mieux conservés d’Angkor, il se place tout en haut de la liste des « à ne pas manquer ». Pourquoi ? Parce qu’il est enfoui dans la jungle, parce que les giga-racines des arbres – des fromagers et des ficus – enserrent jusqu’à l’étouffement ses pierres de grès. C’est spectaculaire, angoissant parfois, et c’est voulu. En effet, l’École française d’Extrême-Orient a choisi de garder ce temple en l’état pour montrer aux visiteurs à quoi ressemblait la totalité du site lorsqu’il fut découvert à la fin du XIXe siècle. On traverse donc des galeries basses et très obscures, des sortes de tunnels moussus percés d’ouvertures donnant sur des accumulations de grosses pierres éboulées, on vire à droite ou à gauche dans d’autres tunnels tout aussi sombres pour soudain déboucher sur un carré de lumière crue ; une cour dont les murs, le chambranle des anciennes portes, les statues… sont tous oppressés par les énormes racines. Passer ainsi du très sombre au très lumineux, de portes étroites à de brusques étouffements végétaux, de blocs de pierre anéantis aux chants des oiseaux virevoltants dans les hautes branches de la jungle participe quasiment d’un cheminement psychanalytique. C’est à la fois terrifiant et merveilleux, onirique et tangible. C’est rare, une atmosphère pareille ; c’est unique et touchant à l’extrême.
Après cela, on retrouve Siem Reap, heureux d’avoir fait un beau voyage, content mais fourbu. Alors, on ne rechignera pas à un massage des pieds qui ont presque doublé de volume. Ou de tout le corps d’ailleurs. Car les salons sont pléthoriques, aussi bien dans le quartier français que dans les grands hôtels. L’expérience est formidable, et surtout elle n’est pas connotée « Sex and the City » – pas forcément en tout cas – , l’art du massage faisant partie intégrante de la culture cambodgienne ; la mère ou le père massant les enfants qui à leur tour massent leurs parents. Et puis, loin du vieux marché et des beuglants de Pub Street, autrement nommée « rue de la soif » par les guides touristiques, on découvrira à travers deux adresses – et quelles adresses ! –, le Siem Reap contemporain en rendant visite à deux artistes recevant des petits groupes dans leurs ateliers. Des ateliers ouverts aux visiteurs ? L’occasion ne se rate pas. D’autant qu’on y organise des cocktails chic-décontractés et même des dîners en présence des maîtres des lieux.

L’un est styliste, l’autre plasticien et peintre.Eric Raisina, tout d’abord. D’origine malgache, il est passé par les plus grandes écoles d’arts appliqués à Paris. Encore étudiant, il est venu en touriste au Cambodge, a découvert l’art khmer lors d’un stage à Angkor, puis le travail de la soie, particulièrement sophistiqué dans le nord du pays. Il en a fait sa matière, l’a travaillée et re-travaillée et crée aujourd’hui des collections qu’il montre lors de défilés à New York ou à Londres. Il y a des robes bien sûr, des coupes un rien inspirées de l’élégance des années 30, très architecturées, mais aussi des écharpes et des accessoires de mode. Les couleurs sont profondes, le tout est d’une légèreté incroyable. Ses créations sont abordables, mais il s’agit tout de même de haute couture… Alors, c’est certain, les prix ne sont pas ceux pratiqués sur le marché de nuit. Mais le souvenir balisera le voyage bien mieux qu’un colifichet hideux, qu’une reproduction supposée d’une pièce d’art local.

Andy warhol n’est pas loin
Lim Muy Theam, pour sa part, a étudié à l’école Boulle et aux Beaux-Arts de Paris. On aperçoit ses productions hyper modernes, hyper colorées, dans les très chics boutiques des palaces de la ville comme le Raffles ou le Sofitel. Ce sont des éléphants, des bouddhas et bien d’autres choses encore, des objets aux lignes contemporaines, pratiquement identiques et pourtant tous différents puisque fabriqués à la main. Andy Warhol n’est pas loin. Mais ce sont surtout ses toiles qui interpellent. Des portraits ou des scènes de foule polychromes peintes à l’acrylique. Une interrogation sur la condition humaine, peut-être un peu aussi sur l’inextricable solitude des hommes. De la très bonne peinture qui plaît beaucoup aux Américains. Pour leur part, les Français sont un peu plus réticents, la jugeant sans doute pas assez décorative. On est en tout cas à des années-lumière de la campagne environnante que l’on parcourra, si possible, en moto-remorque ; des scènes de vie ancestrale, composées de chars à bœufs, de véhicules improbables, de paysans labourant leurs rizières de l’eau jusqu’aux genoux et de femmes courbées accompagnées d’enfants nus repiquant le riz.
Pour autant, et loin des scènes bucoliques, on ne saurait négliger Phnom Penh, la capitale du Cambodge, trop longtemps oubliée par les visiteurs et à une quarantaine de minutes de vol de là seulement… Une capitale martyre – sur lequel on reviendra – installée au bord du mythique Mékong, mais aussi une métropole en devenir qui s’ouvre clairement au tourisme d’affaires en inaugurant des hôtels de luxe de chaînes internationales. Dans un premier temps, on se dit « bof… il y a le Mékong et tout ce qui le borde, et puis c’est tout ». Et il faut bien reconnaître qu’on a un peu raison, tant le reste ne s’impose pas d’évidence. Du coup, on abordera la cité par une mini-croisière sur le fleuve d’où l’on découvrira, d’un côté, les ors rutilants du palais royal, et de l’autre des villages flottants. Des maisons de pêcheurs faites de bric et de broc où la vie semble gagner en douceur de vivre ce qu’elle ne possède pas en richesses terrestres. Cocktail à bord, ou mieux dégustation de spécialités khmères, presque aussi élaborées que leurs cousines thaïes ; en moins épicées, toutefois.

Mais tout a une fin, et il faut donc quitter la quiétude du Mékong pour retrouver le cœur de la ville, ses files de voitures et de moto-remorques roues contre pare-chocs, ses pots d’échappement ignorant tout des normes carbone et le tintamarre qui va avec. Alors, après maintes tentatives, on réussit tout de même à traverser, en restant entier, cet hallucinant boulevard en front de fleuve pour arriver sur le trottoir urbanisé menant au palais royal.
Phnom penh, le mékong et le palais royal
Construit en 1866 par des architectes khmers et français, ce palais royal est ouvert au public, mais on ne visitera pas tout, les appartements royaux restant privés. Alors on s’attardera dans le bâtiment du trésor, dans la salle des banquets, dans le pavillon Napoléon III et aussi, au bout d’une ruelle, aux portes d’une sublime pagode d’argent, totalement rénovée par le roi Sihanouk en 1962 et dont le sol est recouvert de pas moins de cinq mille dalles de ce métal… Pour parfaire ses connaissances en matière de culture khmère, on ne saurait manquer non plus l’exceptionnel musée national exposant les plus belles pièces du pays, pour certaines de véritables chefs-d’œuvre millénaires.
Devoir de mémoire
À côté de cette magnificence – et même si les agences hésitent, on les comprend, à inscrire dans leur programme la partie noire de l’histoire du Cambodge –, les âmes les moins sensibles ne déclineront pas l’invitation à la visite de l’un des centres de détention les plus connus de la sinistre époque Pol Pot. Situé en plein centre-ville, ce qui, côté discrétion, n’avait alors aucune importance puisque le triste sire a totalement vidé la capitale de ses habitants pendant quatre années pour les « rééduquer » aux travaux des champs. Pour leur part, tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un intellectuel était presque directement assassiné : instituteurs, professeurs, journalistes, médecins, artistes…
Aucun visiteur ne sort indemne de ce « centre S-21 », une ancienne école où l’on devine encore des inscriptions en français et dont on avait transformé les classes en cellules minuscules – le mot est faible. Selon le centre de documentation du Cambodge, 20 000 personnes sont passées par là et seuls 14 détenus ont survécu. Dont un vieux monsieur, M. Chum Manh, jeune homme à l’époque et témoin qui fait aujourd’hui office de guide pour les écoliers et, sur demande, pour certains groupes et personnalités. Évidemment, il faudra un peu de temps pour se remettre d’une pareille expérience. Mais, sans intention péremptoire, elle fait partie du devoir de mémoire de l’humanité et peut être, peut être incitera-t-elle à plus de vigilance. Cela sert aussi à cela, le voyage.
Et puis, la vie reprend son cours et file vers les marchés populaires servant, entre autres et à la bonne franquette, des… blattes, des criquets ou des vers à soie, le tout caramélisés avec amour. On comprendra que d’aucuns leur préfèrent les bars des grands hôtels, les lounges installés sur les toits, les boutiques à souvenirs, les spas ou les piscines bien fraîches… Puis on s’élancera vers une autre piste – la mode est aux combinés – à une heure de vol seulement.
Bangkok à une heure de vol
Atterrissage à Bangkok. Alunissage pourrait-on dire, tant la capitale thaïlandaise mord à pleines dents dans le XXIe siècle. Une nuit, une journée… C’est court, mais c’est peut-être suffisant pour s’estourbir en abordant la contemporanéité façon Sud-Est asiatique. En un city tour express, on tentera de comprendre un brin de la grammaire de cette mégalopole tentaculaire où la vie participe à la fois d’une tradition millénaire et de la conviction d’un avenir qui ne s’imagine pas autrement que radieux. Cela donne des embouteillages monstres colorés par des taxis rose bonbon, un quartier chinois doté, entre deux marchés odorants, d’un nombre insensé de bijouteries super dorées, d’anciens et sublimes bâtiments coloniaux qui profitent de l’ombre de tours montées en quatrième vitesse. Cela donne aussi un fleuve encombré de barges surchargées, des temples rutilants, un palais royal préservé et de paisibles maisons traditionnelles transportées dans les années 50 par Jim Thompson, un espion esthète disparu mystérieusement, des quartiers chauds et des ruelles où s’égrainent des lofts investis par des artisans et artistes étrangers… et enfin, répondant à la passion dévorante qu’ont les Thaïs pour les dépenses-juste-pour-dépenser, une kyrielle de shopping centers ultra climatisés. Les groupes n’y couperont pas ; qui préférant les galeries hyper spécialisées dans l’électronique et les nouvelles technologies, qui s’égarant dans les étages consacrés aux vêtements bon marché, mais bien coupés, et qui encore se perdant dans des alignements chics de boutiques de grandes marques internationales.

Et si, après tout cela, il reste un rien de temps, on pourra toujours s’essayer à un cours de cuisine thaïe au Blue Elephant, de réputation mondiale et mené de main de maître par Nooror Somany Steppe, patronne charismatique, ou encore sillonner les khlong, les canaux originels, à bord de bateaux longue-queue. Mais dans tous les cas, personne ne résistera à un cocktail au coucher du soleil pris sur le sublime roof top du Sofitel So ou du Red Sky du Centara, les plus belles terrasses de la ville, surplombant de toute leur hauteur la nuit qui s’apprête à la fête. Et côté fête, Bangkok n’a guère de leçons à recevoir.
Dossier - Cambodge/Thaïlande : jungle mystique et lumières de la ville
- Cambodge/Thaïlande : jungle mystique et lumières de la ville
Cambodge/Thaïlande : guide pratique et bonnes adresses






































