Brésil, Toute la beauté du monde

Le pilote de l’hélicoptère est de bonne humeur : cela fait deux fois qu’il fait le tour du Christ rédempteur, qui du haut de sa colline du Corcovado, 710 mètres, surplombe dans sa grande bienveillance, la baie de Rio. Deux fois le tour, à la place du seul prévu avant le décollage, comme ça, pour le plaisir ; et plus sûrement encore par courtoisie, pour remercier ses passagers de tant s’émerveiller sur sa ville.

C’est qu’ils n’ont pas besoin de faire beaucoup d’efforts, les passagers, pour s’enthousiasmer sur la splendeur du lieu. Car sans aucun doute, la baie de Rio de Janeiro est la plus belle de la Création. Avec ses îles, ses bouts de mer prisonniers d’on ne sait quelle main céleste, ses côtes talentueusement découpées, ses douces collines et, de-ci, de-là, ses falaises en à-pic et ses morros, rochers de granit émergeants, dont le plus célèbre, le Pain de Sucre, ressemble à s’y méprendre à un monstrueux obus de 395 mètres prêt au départ pour une aventure cosmique. Et la ville, dans tout ça ? Blanche, comme ratiboisée – vue du haut en tout cas – par un soleil qu’on aurait éternellement suspendu au zénith, délicieusement allongée le long des courbes de plages sans fin et mondialement célèbres : Copacabana, Ipanema, Leblon et toutes les autres…

La plage, là où tout se passe

C’est que pour le Carioca, la plage, c’est plus qu’un art de vivre. C’est la place du village, l’agora, le dernier salon en ville, le terrain de sport, le lieu de toutes les rencontres, de toutes les conversations, et même des rendez-vous de business ; c’est là aussi où il faut voir et être vu et surtout ne pas se tromper sur le choix du maillot de bain que l’on portera, évidemment, sorti des dernières collections ; car, tout dévêtu que l’on est, les accessoires ordinaires de reconnaissance sociale, d’appartenance à un clan comptent d’un seul coup pour du beurre. Ne restent donc que le corps, que le bon goût commande de muscler et de dorer, les lunettes de soleil et le fameux maillot. Ainsi, cette année, se portet- il large sur les hanches, qu’elles soient féminines ou masculines. Et gare aux écervelés qui s’attarderont, selon leur sexe, qui sur la ficelle-fesses à l’air, qui sur le short sac à pommes de terre.

Et puis, il y a le choix du sable. Copacabana d’abord, plage célèbre entre toutes, mais dont l’heure de gloire, au sommet dans les années 20-30 avec l’ouverture du Copacabana Palace Hotel, premier palace ouvert dans toute l’Amérique latine, est maintenant loin derrière elle. Certes, l’élégance est toujours là, mais, sur certains tronçons, le nombre de retraités au mètre carré éclipse un peu l’omniprésente beauté de la jeunesse… Et puis, dès le crépuscule, la foule interlope qui baguenaude le long de l’avenue Atlantica, ainsi que la mine vacharde de certains jeunes gens, ne prêtent pas vraiment à la flânerie romantique le long du front de mer. Même si la police veille au mauvais grain. Non, décidément, Copacabana n’est plus ce qu’elle était. Le top du moment, c’est Ipanema – pour tout dire, cela fait un petit moment –, Ipanema rendue célèbre sur la planète dans les années 60, alors qu’elle n’était encore qu’une plage et un quartier dit “en marge”, par une simple chanson : “La fille d’Ipanema”. Le musicien Tom Jobim y raconte l’histoire d’une jeune fille passante, libre et sensuelle, déambulant à l’opposé de la femme fatale et sophistiquée, star de cinéma si possible, à l’époque uniquement acceptée par la bonne société comme “célibataire libre et néanmoins fréquentable”. En même temps, la Méditerranée découvrait Sagan, Vadim et Bardot…

L’esprit de rio : “ça ira mieux demain…”

Aujourd’hui, Ipanema, terre de vie des bobos cariocas, aligne dans ses rues tracées au cordeau, boutique de luxe sur boutique de luxe, grande marque française sur griffe italienne, bar arty sur restaurant à salades légères… Ce qui n’interdit pas certaines cantines populaires, généreuses en portions autant qu’en bière Brahma, de cohabiter en toute urbanité. Elles réunissent façon happy hours – un petit verre pour la route – la foule des employés au sortir de leurs bureaux, de leurs magasins ou de leurs hôtels… Ainsi, Michael, serveur dans un grand hôtel sur le front de mer, ne rechigne pas à sa caïpirinha, délicieux et très rafraîchissant cocktail brésilien, fait d’alcool de canne et de citron vert, de fin d’après-midi, avant de s’engouffrer dans un bus. “Évidemment, je n’habite pas là, dit-il, ruisselant de sueur tropicale, comme au sortir d’un hammam. J’ai deux heures de transport à l’aller, pareil au retour. Et j’attaque à 7 heures le matin, parfois plus tôt. C’est comme ça Rio. C’est long. Mais c’est pas grave, un de ces jours je serai peut-être riche…” Tout est dit dans cette philosophie un rien fataliste ; on y décèle un petit côté “ça ira mieux demain” qui est au passage exactement l’esprit de Rio.

Favelas et vieux couvents

Et Dieu sait s’il en faut de l’esprit aux habitants des favelas, ces bidonvilles à même la ville, ces agrégats de tôles, de planches et de briques qui grimpent à la manière cubiste le long des collines, là où aucun architecte n’accepterait de construire quoi que ce soit de peur du glissement de terrain. Et encore, y a-t-il favela et favela… Le concept est tellement loin de la façon occidentale qu’il vaut mieux le manier avec la plus grande prudence. Par exemple, La Rocinha qui, avec ses 127 000 habitants, est la plus grande favela de Rio. Et peut-être aussi la plus aboutie ; côté infrastructures sanitaires, en tout cas. Certaines n’ignorent rien de l’Internet café, de la banque et, dit-on, même de McDonald. Des favelas chic, si l’on osait. Et qui s’ouvrent volontiers au tourisme, toutefois sérieusement encadré.

D’ailleurs, il faut toujours faire un peu attention, à Rio. Partout. Même si, une fois prises les précautions d’usage, le risque de violence est assez minime. Comme dans ce quartier de Santa Teresa qu’il vaut mieux éviter de visiter seul la nuit. Mais il faut le parcourir, ce délicieux endroit. Au XIXe siècle, on ne pouvait faire plus élégant que de l’habiter. D’où ses grosses maisons entourées de jardins, ses hauts murs et ses folies, ses vues superbes sur la baie, sur le quartier des affaires et sur ses vieux couvents, ses placettes ébouriffées de bouquets d’arbres, ses pavés disjoints où courent les herbes folles et son incroyable et très photogénique tramway fonctionnant depuis 1893. Aujourd’hui, le quartier renaît, se rénove, héberge tout ce que Rio compte d’artistes d’avant-garde. Tout de même, l’ancien, l’historique, le colonial n’est pas le fort de Rio. Ça, il faudra aller le chercher plus haut au nord, à un peu plus d’une heure d’avion, du côté de cet autre mythe qu’est Salvador de Bahia.

C’est donc dans le cœur du Brésil colonial que l’on plonge en parcourant la vieille ville de Salvador, capitale de l’État de Bahia et qui fut, jusqu’en 1763, capitale tout court du Brésil. Il y a tant d’églises dans ce cœur là – 165, au total, mais les Bahianais se plaisent à dire qu’il y en a, en fait, une pour chaque jour de l’année –, il y a tant d’églises donc, tant de baroque, de rococo, de dorures, d’angelots et tous les saints du paradis, que si l’on ne sélectionne pas, cela en devient lassant.

Musique à fond à Salvador de Bahia

Tant de cloîtres aussi, d’azulejos expédiés du Portugal, de palais, de maisons coloniales… tant de murs pastel – des rose pâle, des vert acidulé, des jaunes – grimpant sec le long de ruelles étouffant de moiteur tropicale, il y a une telle densité, tant à voir dans ce minuscule centre historique, ici nommé Pelourinho et classé au patrimoine de l’humanité par l’Unesco depuis 1985, que l’on mélange très vite à peu près tout, et qu’estourbi de profusion décorative on finit par s’affaler, dégoulinant et bras pendants, sur une chaise de bistrot. Et de la musique, partout ; s’échappant merveilleusement d’une fenêtre entrouverte au fond d’une sombre ruelle, à fond les tambours et en plein soleil sur la place principale, en stéréo dans d’improbables bouis-bouis, et jusque sur le toit de voitures en campagne publicitaire. Salvador de Bahia est noire. Noire de monde et noire de sang, souvenir tangible d’un Portugal esclavagiste. Bahia chante, se déhanche, claque dans ses mains, danse sur des rythmes impossibles, fait la fête toute la nuit et, par-dessus tout, y compris jusque dans la pauvreté, vit jusqu’à l’outrance un vrai bonheur d’exister.

Gastronomie flamboyante

On la retrouve partout dans la ville, cette époque où la canne à sucre fit sa fortune, cette culture directement venue d’Afrique. À commencer par la gastronomie, l’une des plus belles, des plus riches, des plus flamboyantes du Brésil. À continuer par la capoeira, cet art martial mondialement connu, directement issu du peuple esclavagé et qui, mi-jeu, mi-combat acrobatique, mi-danse rituelle se pratique dans des écoles, mais aussi sur la plage et dans les rues des quartiers touristiques. À poursuivre enfin par le candomblé, culte afro-brésilien pratiqué lors d’impressionnantes soirées rituelles. On l’aura compris, outre son extraordinaire richesse patrimoniale, Salvador de Bahia est avant tout une atmosphère. Une atmosphère que l’on quitte avec peine pour filer retrouver sous les cocotiers, les plaisirs sensuels – le mot n’est pas fortuit au Brésil – de la plage.