
Le périple débute au lac de Côme, probablement le plus célébré depuis les débuts du tourisme, celui dont les visiteurs n’ont cessé de louer les charmes : “Ces lieux ravissants n’ont point de pareil au monde”, écrit Stendhal dans “La Chartreuse de Parme”. Côme donc, le plus select car le plus proche de Milan et de ses aristocrates qui y établirent en nombre leur maison de villégiature. Depuis le XVIIIe siècle, les villas s’y sont multipliées à tel point que la berge devient pratiquement inaccessible dans ses environs, ceinturée par les parcs de ces demeures imposantes dont les noms se résument à celui des familles qui les firent construire, un Bottin mondain.
La villa Olmo de Côme. Un pied-à-terre néoclassique de quelque 2000 m2 habitables bâti pour un marquis de la famille du pape Innocent XI (1676-1689) ; l’empereur d’Autriche ou Garibaldi ont séjourné ici. À la villa Melzi (Bellagio), nous voilà chez Francesco Melzi, duc de Lodi, nommé par Napoléon vice-président de la République Cisalpine. Quant à la villa Balbianello (Lenno), la plus étonnamment située sur un promontoire dégringolant dans le lac, elle fut édifiée pour un cardinal ; son dernier propriétaire sera le comte Guido Monzino, alpiniste émérite qui finança de nombreuses expéditions sur les plus grands sommets du monde. Et, bien entendu, la fameuse villa Erba, gérée par le centre des congrès de Cernobbio, théâtre récent d’un épisode du film “Ocean’s Twelve”, et maison d’enfance de Luchino Visconti… “Qu’elles appartiennent désormais à l’État ou soient restées dans le patrimoine des familles, ces villas sont privatisables, indique Giuseppe Pisilli, de l’office du tourisme de Côme, ce qui constitue une offre exceptionnelle pour organiser un gala ou toute autre manifestation.”
Climat tempéré, végétation exotique
Leur point commun ? Des bâtisses évidemment “pieds dans l’eau” avec leur embarcadère flanqué d’un somptueux escalier de pierre à double volée descendant à fleur d’eau, des myriades de chambres et de salons ornés des œuvres de maîtres italiens, des pièces d’apparat aux volumes dignes d’une église de sous-préfecture et des jardins splendides comme ceux de la villa Carlotta de Tremezzo, avec sa pergola d’orangers, une collection de bambous et des massifs en camaïeu d’azalées composés de plus de 150 variétés… C’est que le climat agréablement tempéré des lacs est non seulement “profitable pour la santé”, comme le soulignaient autrefois les traités hygiénistes, mais aussi favorable à la végétation la plus exotique ; d’où ses bosquets de palmiers qui agrémentent les parcs des villas, reconstruction idéalisée de la nature avec des essences provenant du monde entier, pour la rendre encore plus plaisante.
Tous ces fastes en disent long sur la bonne fortune de leurs résidents, une prospérité qui perdure, les Ferrari ou autres Maserati ayant aujourd’hui remplacé les attelages d’autrefois. Le logo du constructeur Alfa Romeo, ce serpent-guivre dévorant un enfant, n’est d’ailleurs rien d’autre que le blason de la famille Visconti qui régna sur le duché de Milan, du Moyen Age à la Renaissance. Côme aujourd’hui ? Une ville de 80000 habitants dont la circulation très réglementée préserve le charme de ses placettes ombragées, et ne perturbe en rien le calme régnant autour du duomo, sa cathédrale mi-gothique mi-Renaissance. Nous sommes pourtant dans la trépidante capitale mondiale de la soie dont les actuels clients forment la première garde de la haute couture : Karl Lagerfeld et Christian Dior, Versace, Dolce & Gabbana ou Christian Lacroix. Les passionnés du monde entier viennent d’ailleurs religieusement visiter le luxueux concept store ouvert par la firme Mantero (shopping privé possible) ou le Museo didattico della seta, musée de la soie en partie privatisable dont les échantillons et les machines à tisser remontant au XVIe siècle restent une source d’inspiration inépuisable. Et puis Côme, c’est aussi Alessandro Volta (1745- 1827), un natif auquel la ville rend hommage au Tempio Voltiano, musée dédié à ce physicien oublié dont l’œuvre continue pourtant à rendre quotidiennement d’immenses services puisqu’il est l’inventeur de la pile électrique. Un endroit très fréquenté par les groupes de culture scientifique. Quant aux plus casse-cou, ils seront comblés par l’aéroclub de la ville qui propose des survols du lac et héberge la seule école en Europe d’hydravion.
De Côme à Lugano en croisière
On rejoint le lac de Lugano en suivant la rive ouest du lac de Côme, une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau, mais une heure et demie de trajet tant les routes, ondulant entre les berges et le flanc de la montagne, sont étroites. “Les bus circulant difficilement, il est préférable d’organiser, pour ce trajet, une croisière privée qui permet une découverte plus frontale des villas concentrées sur cette rive. La flotte disponible étant très variée permet aussi bien d’y organiser un cocktail ou un dîner”, note Franco de Maria, de l’agence réceptive Rampinini Viaggi, qui indique d’ailleurs une progression constante des voyages incentive, “à tel point que nous ouvrons une structure qui leur sera spécifiquement dédiée”. Puis arrive Menaggio, jolie station avec sa promenade plantée de palmiers de laquelle on peut rejoindre Bellagio, village escarpé surplombé par de belles demeures aux jardins hérissés de cyprès et de pins d’Alep. La “perle” de la région chérie par Liszt est maintenant très fréquentée par les Américains, depuis que Steve Wynn, le magnat des casinos, s’est inspiré du bourg pour ériger en 1998 le Bellagio de Las Vegas, un vaisseau de 3000 chambres bordant un lac artificiel en bordure du Strip.
Depuis Menaggio, vers l’ouest, la route grimpe en lacets avant de redescendre vers le lac de Lugano, quelque dix kilomètres plus loin. On croise alors des villages accrochés à la paroi, les pieds dans l’eau. Ils se déploient en contrebas de la route suivant des ruelles aux pentes escarpées zigzagant vers la rive. C’est Oria dont le parvis de l’église, la Parrocchia Annunciazone, affleure le lac. Les venelles y sont si étroites que les balcons les surplombant les transforment en passage couvert.
Un village à privatisation totale ou partielle
Même ambiance à Gandria, plus fréquenté car abritant plusieurs hôtels. “Du fait qu’il est impossible d’y circuler, le village se prête à une privatisation totale ou partielle, remarque Sacha von Büren, responsable des ventes de l’office du tourisme. On peut y arriver en bateau ou en effectuant une randonnée d’une heure à partir de Lugano, l’endroit est parfait pour des groupes allant jusqu’à 200 personnes. Plusieurs villages de la région se prêtent à ce type d’opération.”
Lugano, terre de shopping où toutes les grandes marques (de montres notamment) sont représentées, est une ville dynamique, troisième financière de Suisse et cité amoureuse de toutes les musiques. Ses festivals en plein air ont acquis une renommée internationale et notamment l’Estival Jazz (premières semaines de juillet) qui, comme le Blues to Bop (fin août-début septembre), se déroule sur la belle Piazza della Riforma. Des concerts toujours gratuits. Ouverte aux manifestations en tout genre, la politique de la ville est de fournir gracieusement ces infrastructures en contrepartie précisément d’une gratuité pour les spectateurs. C’est ainsi que Swatch à créé ici l’an dernier un immense spectacle avec le Blue Man Group. Il s’agissait de fêter sa 333 millionième montre vendue, en présence de 500 journalistes invités du monde entier. “Jusqu’à 1000 personnes, taille idéale de nos congrès, nous gérons l’hébergement sans problème, précise Sacha von Büren, au-delà nous devons les dispatcher en dehors de la ville ; ce qui pose des problèmes de transfert dans cette région où la circulation n’est pas toujours facile.”
Lugano, dotée d’un agréable palais des congrès comprenant une belle villa néoclassique du XIXe siècle nichée dans un parc en bordure du lac, recèle aussi dans ses environs un lieu magique : les châteaux de Bellinzona, à environ 40 minutes à l’est de la ville. Cet ensemble de trois châteaux médiévaux bâtis entre les XIIIe et XVe siècles constitue un chef d’œuvre de l’architecture militaire récemment classé au patrimoine culturel de l’Unesco. Réhabilités avec talent dans un style contemporain mariant le béton brut à la pierre, ses espaces de réception intègrent désormais un restaurant gastronomique, une salle de réunion attenante et une superbe terrasse dominant la vallée pour une capacité totale d’environ 200 participants. Plusieurs entreprises y ont organisé des soirées médiévales.
Comme son nom l’indique, le lac Majeur est le plus grand des lacs italo-suisses. Ses larges berges abritent des villages plus étirés qu’au lac de Côme, certains pouvant faire songer à la Côte d’Azur, palmiers compris. On a parfois évoqué Cannobio comme un Saint-Tropez local, sans doute à cause de sa grappe de ruelles descendant en pente douce vers le port et ses cafés. Mais l’analogie s’arrête là. La région des lacs abhorre le tapage, se satisfaisant pleinement de cette élégance discrète devenue son image de marque. Il n’y a donc pas de yachts de milliardaires m’as-tu-vu-et-pas-d’un-peu à Cannobio, son port miniature n’accueille qu’une dizaine de barques et une famille de canards. Quant aux visiteurs qui arpentent le port, ils le font sans s’accessoiriser du dernier modèle de créateur publié par les magazines.
Archipel de poche
À dix kilomètres au sud, la petite ville de Verbania a aménagé dans un palais XVIIIe un intéressant musée du paysage exposant les peintres de l’école lombarde (XIXe siècle).C’est depuis sa promenade en bordure de lac qu’apparaît le petit golfe qui accueille les trois îles Borromées, un archipel de poche qui se visite en une demi-journée, mais constitue le haut lieu du lac Majeur. Passons rapidement sur l’isola dei Pescatori, “île des pêcheurs” qui accueillait jadis un village pittoresque qui ne l’est plus du tout depuis que la moindre de ses maisons s’est transformée en boutique à souvenirs ou en pizzeria. Mais on se console amplement avec la visite de l’isola Madre, la plus sauvage, un grand jardin planté d’essences rares sur lequel est posée une sobre villa XVIIIe. Tout l’oppose à Isola Bella, à 500 mètres à peine, qui accueille quant à elle le palais d’apparat de la famille, une monumentale excentricité baroque de 60 pièces, déluge de stucs et de marbres, de dorures et de tapisseries… et un jardin à l’italienne se déployant en dix terrasses plantées de flore exotique. L’ensemble qui occupe l’essentiel de l’île figure un vaisseau extraordinaire qui laisse dubitatif quant à la devise des Borromée : “Humilitas”… Ces lieux qui appartiennent toujours à la famille n’ont jusqu’alors jamais été privatisés, sinon une fois, pour une réception donnée à l’occasion du festival du cinéma organisé chaque année à Stresa, le village faisant face aux îles. Comme tous les lacs de la région, le lago Maggiore et ses environs se prêtent à une kyrielle d’excursions. Elles peuvent prendre la forme de rallyes pédestres, cyclistes, ou motorisés, effectués en Smart, voiture aux dimensions adaptées aux routes locales. Et les sportifs carburant au team building feront le plein d’expériences fortes à l’Adventure Park de Baveno qui offre tout un cocktail d’activités, de l’escalade aux parcours dans les arbres.
Depuis Stresa, on rejoint le sommet du Mottarone (1491 m). Le panorama qui s’étend jusqu’aux Alpes suisses révèle l’ensemble des lacs de la région, le lac d’Orta en contrebas. Orta est un incontournable qui fait souvent l’objet d’une excursion d’une journée pour des groupes hébergés dans les grands hôtels du lac Majeur, à Baveno ou Stresa, indique Jennifer Davi, de l’office du tourisme d’Orta. Pour les petits groupes cependant, quelques hôtels haut de gamme, comme la villa Crespi, une folie mauresque de 1879 au restaurant deux étoiles Michelin, peut constituer une étape très originale.” À moins d’une heure de route du lago Maggiore, Orta dégage un charme fou, par >>> ses dimensions plus réduites (13 km x 1,5 km) et l’homogénéité de l’architecture médiévale de son bourg éponyme, lieu superbement adapté à une chasse au trésor historique.
“Ecoute l’eau, le vent, les pas”
Le lac possède lui aussi sa petite île, l’isola di San Giulio dont le périmètre fait moins de 800 mètres. Elle est occupée en son centre par une basilique (X-XIe siècle) et un monastère de sœurs bénédictines, des édifices ceinturés d’une venelle unique distribuant l’accès aux maisons bâties sur la rive. Baptisée “chemin du silence”, cette ruelle pavée de galets est émaillée de préceptes gravés dans la pierre : “Écoute l’eau, le vent, les pas”, “Le silence est le langage de l’amour”… L’ambiance est au recueillement, loin des effluves de fromage fondu et de bière envahissant l’isola dei Pescatori.
En rejoignant le port d’Orta, on aperçoit quelques-unes des vingt chapelles des XVIe et XVIIe siècles émergeant du parc boisé qui surplombe le village : il s’agit d’un des nombreux Sacro Monte du Piémont, “mont sacré” jadis lieu de pèlerinage et centre de création artistique importants. Orta, surnommée la “Capri des lacs”, cultive une insouciante atmosphère méditerranéenne. Dans le bourg, sur la piazza Mario Motta aux abords de l’embarcadère, les “capitaines” de la dizaine de canots assurant la desserte de l’île prennent le frais sous la double allée de platanes en s’interpellant haut et fort comme dans une comédie italienne. Italiannissime.
Lacs entre Suisse et Italie : ravissement à fleur d’eau
- Lacs entre Suisse et Italie : ravissement à fleur d’eau
Chapelles du Sacro Monte d’Orta




















