Mystères millénaires au fil du Nil

Depuis ce matin, une chape de plomb étouffe Assouan, là-haut, tout là-haut sur la terre d’Égypte. Sur le Nil, quelques rares felouquiers ont décidé de défier Amon, le dieu du vent. Faute de souffle divin, c’est donc à la rame qu’ils font avancer leur embarcation, dégoulinant de chaleur sous leur djellaba. Silencieux, les bateaux glissent sur le Nil, synchrones avec la ville assoupie. Enfin, une brise salvatrice se lève. À peine perceptible en fin d’après-midi, elle se renforce au coucher du soleil, dirigeant doucement le ballet toujours recommencé des felouques promenant les touristes…

Depuis toujours, c’est de la terrasse de l’Old Cataract que l’on apprécie plus sûrement le spectacle. Hélas, le célèbre palace est actuellement fermé pour rénovation complète. Tel un squelette desséché par le soleil – il faut bien se mettre dans le ton – sa carcasse chapeaute la ville. À défaut d’hôtel historique, le Nubian House Restaurant, sur les hauteurs d’Assouan, propose lui aussi un bien joli panorama. “La terrasse est très agréable pour recevoir des groupes de quelques dizaines de personnes, qui peuvent, au coucher du soleil, y déguster un thé à la menthe”, explique Nahed, guide touristique. Au loin, les blanches voiles triangulaires contournent l’île Éléphantine hérissée de roseaux se mirant dans le fleuve. Un vrai show ! Sur la rive gauche, une gigantesque dune dorée, prémices du grand désert, plonge directement dans l’eau. On comprend soudain pourquoi, d’Agatha Christie à François Mitterrand, ils sont si nombreux à avoir succombé au charme fou d’Assouan.

Le Nil domestiqué

Le contraste avec la rive droite du fleuve est saisissant. La ville ne cesse de grossir, des cubes de béton anarchiques colonisent peu à peu les collines. À l’évidence, son originalité est ailleurs, dans cette ambiance unique générée par sa situation géographique, aux frontières du monde arabe et de l’Afrique noire. Dans le brouhaha de la circulation qui s’intensifie le long de la corniche, en même temps que la fraîcheur bienvenue du crépuscule, les muezzins – que les CD et plus sûrement encore les cassettes enregistrées remplacent peu à peu – se font écho d’un minaret à l’autre.

La nuit tombée, le souk sort à son tour de la léthargie générale. On crie, on harangue, on marchande, on se fait des politesses et on s’engueule pas mal, aussi… Montagnes d’épices ou pigments multicolores, karkadé (fleurs d’hibiscus séchées) ou menthe odorante, galabiyas brodées et… tee-shirts à la gloire de Ramsès II. Le meilleur côtoie le pire, dans un déluge d’odeurs de poisson frit et d’encens mêlées. Le souk, quoi ! Un marché qui a bénéficié d’un récent lifting, avec rues pavées et boutiques ripolinées. Moins authentique, certes, mais infiniment plus propre… On s’y promène en toute quiétude et l’on s’arrête un instant devant une ravissante gare Art déco. Alentour, jusqu’à la corniche où les amoureux se promènent, sans grande effusion, on s’en doute, les cafés proposent thé à la menthe et narguilé. À l’horizon, la dune brille de mille ampoules multicolores.Orient oblige.

C’est à Assouan que les hommes ont véritablement domestiqué le Nil. Avec, en 1902, un premier barrage, qui se révéla assez rapidement trop petit. Un second, beaucoup plus imposant, lui succéda en 1971, et donna un lac Nasser inondant le désert sur plus de 500 kilomètres. Il apporta, ce lac, un fameux flot de bonnes nouvelles, à commencer par l’alimentation en eau d’une population toujours plus importante. Mais aussi son cortège de désagréments, pour ne pas dire de quasi-sacrilèges : villages détruits et populations déplacées de l’ex-Nubie – région désertique qui aujourd’hui est partagée entre le Soudan et l’Égypte – auxquelles le récent Musée de la Nubie rend hommage. On peut le privatiser d’ailleurs, à l’occasion d’un cocktail très haut de gamme pouvant réunir plusieurs centaines de personnes.

3000 Ans d’atmosphère

La culture nubienne se découvre aussi dans le village “traditionnel” de Sihil, à quelques minutes de bateau d’Assouan.Tout commence par une délicieuse promenade sur le Nil, entre roseaux et rochers noirs luisant au soleil. Les pêcheurs jettent leurs filets, comme il se doit ; les nomades font boire leurs dromadaires, comme il se doit aussi ; et des gamins juchés sur des planches de bois s’approchent des bateaux au plus près en chantant, en français s’il vous plaît, “Il était un petit navire” ; et ça, c’est tout de même un peu plus rare… Ce n’est plus un spectacle, c’est une poésie, un film recoloré qui garderait le charme d’un sépia, un autrefois qui s’offrirait, cul par-dessus tête, un festival d’images contemporaines. Puis apparaît le village, avec ses fameuses maisons chaulées, leurs couleurs vives et leurs décors géométriques. Certaines ont été transformées en restaurants, un crocodile séché accroché au-dessus de la porte en signe de bienvenue !

Temples sauvés des eaux

Mais le lac Nasser, c’est aussi une kyrielle de pierres et de monuments engloutis à jamais. Le temple de Philae, universellement connu, aurait dû être de ceux-là, si l’Unesco n’avait décidé de son sauvetage, comme un pied de nez à une modernité blasphématoire. Quarante mille blocs découpés, puis déplacés sur une île voisine, pour que la “perle de l’Égypte” dédiée à Isis conserve la vie… C’est à cinq kilomètres au sud d’Assouan, dans le petit port de Shellal, que l’on embarque. Le bateau teuf-teuf commence par contourner de gigantesques blocs de granit avant que Philae ne dévoile ses colonnes, fier, puissant. L’émotion est là, peut-être identique à celle qu’éprouva Bonaparte lorsqu’il découvrit cette merveille il y a deux siècles.Tout de même, ses soldats n’ont pu s’empêcher de laisser des graffitis sur ses murs… Déjà !

Face à ce chef-d’oeuvre, Kalabsha a bien du mal à sortir de l’ombre. C’est pourtant l’un des quatre sites où ont été regroupés une douzaine d’autres temples sauvés des eaux. Certes moins spectaculaires que Philae, mais bien plus tranquilles, voire déserts, c’est le cas de le dire ! Seul le gazouillis de quelques moineaux nichant effrontément dans ces édifices trois fois millénaires rompt le silence.

À 250 km au sud de là, portée par les eaux bleues du lac Nasser, l’imagination vogue vers un autre chef-d’oeuvre : Abou Simbel. Symbole de la toute-puissance de Ramsès II, un temple qui fut lui aussi démonté pierre par pierre et reconstruit 65 mètres plus haut. Louxor, l’autre haut lieu de la vallée du Nil, se niche un peu plus au nord, à trois heures de route d’Assouan, ou 30 minutes d’avion, c’est selon…

Des avions-charters se succèdent sur la piste de l’aéroport, la file des bateaux de croisière s’étire sur des kilomètres, tout au long de la corniche. Ils sont parfois si nombreux qu’ils sont obligés de mouiller de front, carrément par paquets de cinq… Malgré tout, Louxor a conservé une atmosphère de petite ville provinciale. Ses constructions sont anarchiques, ses ruelles sales… elle ne présente guère de charme de prime abord.Tout juste se perdra-t-on dans le souk traditionnel, le coeur toutefois bien accroché, car les étals de légumes et de fruits frais sont côtoyés par des têtes de moutons, posées telles quelles sur des plateaux, avec leurs yeux et tout… Mais c’est indéniablement plus authentique que le souk réservé aux touristes, avec ses égyptienneries de bien mauvais goût.

À défaut de pouvoir s’enfoncer dans la cité, des centaines de calèches promènent les visiteurs le long de la corniche bordée de boutiques et de restaurants, entre les deux joyaux de la vieille cité pharaonique : le temple de Louxor, en plein centre de la ville, et celui de Karnak, à trois kilomètres. Le premier séduit par ses dimensions harmonieuses, et donne dans la traditionnelle expression plastique de l’antique Égypte quelque chose de presque cosy. Les esprits chagrins regretteront l’absence de l’un des deux obélisques encadrant le premier pylône, cette muraille qui marque l’entrée du temple. Offert à la France en 1830, il trône désormais au centre de la place de la Concorde, à Paris. Au moins aurat- il contribué à populariser l’Égypte dans l’Hexagone ! Mais Louxor n’est qu’un avant-goût de la démesure de Karnak.

Obélisques, sphynx et colosses

Comme au temps des prêtres qui officiaient ici il y a quelque 3000 ans, la perspective entre le temple et le fleuve est de nouveau dégagée, débarrassée depuis quelques semaines des autocars priés de stationner ailleurs. Pour autant, le lieu n’a pas retrouvé sa sérénité. “Circulez les gazelles, en avant les zébus…” Les guides touristiques mènent leurs “troupeaux” avec dextérité, au trot, voire au galop s’ils le pouvaient… Visite en deux heures chrono ! Photo-souvenir devant les sphinx gardant l’entrée du monument, même chose devant le colosse de Ramsès II, regard impassible des gardes enturbannés… Reste la salle hypostyle plantée de 134 énormes colonnes ventrues, là où rode le fantôme d’Hercule Poirot.Du coup, on se surprend à lever un oeil vers les chapiteaux de cette forêt pétrifiée, au cas où une pierre aurait la mauvaise idée de se détacher. Comme elle l’a fait dans une scène de “Mort sur le Nil ”, le film inspiré du roman d’Agatha Christie.

Loin de la foule, la magie opère dès que l’on sort des sentiers battus pour se perdre dans ce dédale de blocs épars qui s’étire sur 120 hectares. Là, totalement insensible aux bas-reliefs, un troupeau de chèvres paresse à l’ombre d’un palmier ; plus loin, un mur de hiéroglyphes attend les Champollion en herbe. Tout au fond, planté tel un point d’exclamation : un obélisque. Magnifique. Les plantations qui ceinturent Louxor constituent un autre terrain de jeu. “Les agences incentive y organisent des team buildings, soit à vélo, soit à dos d’âne”, raconte Naher, guide à Louxor. Profitant de berges faciles, le Nil a pris ses aises, se pavanant dans un lit king size, parfois large de plusieurs kilomètres. Palmiers, dattiers, bananiers, canne à sucre, blé, maïs, légumineuses… tout pousse à profusion grâce aux limons déposés par les crues d’autrefois, dessinant un décor bucolique comme figé dans les siècles passés.

Entre des carrioles brinquebalantes tirées par des ânes chargés de courage, des bergers presque bibliques gardant leurs troupeaux de moutons, des fermiers en djellaba creusant le sillon sous le soc d’improbables charrues, ou tout simplement quelques enfants rieurs battant la campagne pieds nus… les rencontres dans cette Égypte-là sont toujours authentiques.

Sans aucun doute, depuis leur nécropole de la vallée des Rois, de l’autre côté du Nil, les pharaons, ou tout au moins leur âme, ironise sur cette ruée touristique. Car c’est à l’intérieur même des montagnes toutes proches qu’étaient inhumés les monarques demi-dieux. Passé le ruban des plantations, le décor devient minéral, la chaleur étouffante. Pas le moindre brin d’herbe, pas le plus petit palmier, mais du sable, encore du sable et du roc.

Dans cette vallée qui ressemble plutôt à un cirque, les archéologues ont mis à jour une soixantaine de tombes royales, la plupart pillées depuis des centaines d’années. Quant aux momies qui dormaient là, elles ont été transférées dans des musées, en Égypte ou ailleurs dans le monde. Du moins, on l’espère… Le spectacle n’en demeure pas moins unique, même si le lieu mériterait un peu plus de silence.

Une dizaine de tombes sont accessibles au public, ouvertes en alternance. À chaque fois, un long boyau pentu creusé dans la roche conduit à une salle dite du sarcophage, dont des artistes millénaires ont couvert les murs de hiéroglyphes aux couleurs sublimes. “La plus belle tombe, celle de Séthi Ier, est fermée depuis plusieurs années car elle se dégradait presque à vue d’oeil. À défaut, celles de Ramsès Ier, IV et IX constituent de belles alternatives”, assure Maher. Pourtant, c’est aux portes de la sépulture de Toutankhamon que se presse la foule. Ses décors sont décevants et ses trésors ont été transportés au Caire. Mais elle conserve une aura unique de par la légende qui entoure sa découverte, en 1922. Et surtout, la momie du pharaon est toujours présente dans son sarcophage, visible derrière le verre d’une vitrine…

La plus belle tombe n’est pourtant pas ici. Elle est située à quelques kilomètres, dans la vallée des Reines, car vallée des Reines il y a aussi… C’est là que se trouve la dernière demeure de Néfertari, à l’image de l’épouse de Ramsès II : merveilleuse. Fragile, elle n’ouvre qu’exceptionnellement ses portes, moyennant des autorisations complexes à obtenir et plusieurs milliers d’euros à verser, pour accueillir 100 à 150 personnes tout au plus. C’est toutefois la certitude d’une émotion unique, le souvenir inaltérable d’un réel privilège pour tous ceux qui ont le bonheur d’y pénétrer.