
Une vielle radio, des malles façon “route des Indes”, des tapis persans usés jusqu’à la corde jetés pêlemêle ou des maquettes de bateau ayant bien vécu… Une île aux trésors ! Dans sa petite boutique d’antiquités du souk Waqif, Saad Ismail al-Jassin attend sagement les clients. Pourtant, au milieu de ce joyeux capharnaüm, se cache un joli secret. Dans une autre vie, le vieil homme a été… pêcheur de perles. Ses yeux s’illuminent dès qu’il évoque son glorieux passé. Et de sortir d’un tiroir des photos sépia de sa jeunesse, lorsqu’il était charpenté comme Johnny Weissmuller. Il s’agit-là de souvenirs privés, mais aussi de témoignages d’une époque, pas si lointaine, où les huîtres perlières étaient l’une des principales ressources du Qatar. Il aura fallu que l’on découvre de gigantesques réserves de gaz et de pétrole pour que le pays tire un trait sur cette tradition millénaire.Au début du XXe siècle, 13000 hommes travaillaient encore sur 800 dhows, les bateaux qataris. Prenant tous les risques. Les pêcheurs pouvaient faire jusqu’à 50 plongées par jour, restant de longues minutes en apnée pour récolter les huîtres. Accrochés par un câble à la taille, ils étaient remontés à la surface par des “tireurs” lorsqu’ils étaient à bout de souffle. À bord, chanteurs et percussionnistes s’efforçaient de les réconforter !
Retrouver ses racines
La boutique de Saad Ismail al-Jassin prend aujourd’hui valeur de symbole. Car si le Qatar fut un temps, comme d’autres pays du Golfe, tenté de ne regarder que vers l’avenir, le pays a décidé de remettre son histoire au goût du jour, conscient que la culture pouvait jouer un rôle essentiel dans son développement touristique. Et depuis quelques années, les initiatives se multiplient pour qu’il n’oublie pas ses racines. Comme autant d’îlots, parfois incongrus au milieu des gratte-ciel et des centres commerciaux climatisés qui ont couvert West Bay en quelques années. Le souk Waqif, dans le coeur historique de Doha, est l’un de ces “îlots de résistance”. “C’est devenu l’une des plus importantes attractions de Doha”, explique Mohamed Haleem Siham, guide de Qatar International Adventures. Rien à voir avec la lointaine Marrakech ! Construit au XVIIIe siècle, il a été réhabilité il y a une dizaine d’années. Entre le sol dallé et les toits de palmes tressées de ses maisons arabiques, il est presque clinquant ; trop, diront certains qui y verront une galerie marchande à ciel ouvert, avec son parking attenant où s’entassent des centaines de Land Cruiser et autres Range Rover !
Epices, Rolex et faucons !
Dès le crépuscule, la foule envahit ses terrasses de cafés d’où s’échappent les effluves de narguilé ; surtout dans la rue principale, avec ses restaurants et ses bars aux ambiances arabes, mais aussi occidentales. Autant de lieux qu’il est possible de privatiser. Au milieu de ce mélange de touristes et d’expatriés, on croise aussi de nombreux Qataris, très classieux dans leur dishdasha – vêtement traditionnel descendant jusqu’aux chevilles – immaculée et sans le moindre pli ! Avec en couvre-chef, l’inévitable ghutra, jadis très prisé des Bédouins parce qu’il offrait une protection contre le sable et le soleil ; ce foulard plié en triangle et maintenu autour du crâne par un double cordon noir est devenu un véritable accessoire de mode. Au même titre que le dernier smartphone et la Rolex… Pour leur part, les femmes sont un peu moins bling-bling ! L’abbayah, longue et ample robe noire, est de rigueur. Certaines portent un masque dissimulant totalement leur visage, tandis que les plus jeunes “se contentent” d’une burqa laissant apparaître leurs yeux. Ce soir, installées à la terrasse d’un café, elles encouragent un groupe de musiciens de rue, pendant que leurs maris refont bruyamment le monde…
Les arrière-rues du souk sont nettement moins agitées. Là, dans ce dédale jamais étouffant, se négocient épices, fruits et babioles importés d’Asie ; des lapins et des poissons, aussi. Puis, au hasard de la promenade, on tombe sur une boutique de faucons attendant un nouveau maître, un masque de cuir vissé sur la tête leur donnant un drôle air d’aviateur du début du XXe siècle. Car au Qatar, les faucons sont utilisés pour la chasse ; un loisir réservé à quelques riches Qataris, tant le prix des rapaces peut être élevé ; jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Du coup, les volatiles sont équipés de radio-émetteurs et possèdent même leur propre hôpital dans le souk ! Ils doivent toutefois partager la vedette avec d’autres animaux très chers au pays : les chevaux, bien sûr. Ainsi, les écuries du Racing and Equestrian Club, situées à Al-Rayyan, dans la banlieue de Doha, aussi propres que les chambres d’un palace, climatisées évidemment, hébergent les plus beaux pur-sang arabes. Ils se laissent volontiers caresser, avant d’aller s’affronter sur le champ de courses voisin chaque jeudi, théâtre de belles opérations incentive. Mais pas question de parier, les jeux d’argent sont interdits. Les courses de chameaux – qui ont lieu d’octobre à mai – sont encore plus spectaculaires. Elles se déroulent à Al- Shahaniya, à 30 minutes de Doha. Les enfants qui montaient jadis les bêtes ont été remplacés par des robots télécommandés ; ce qui ajoute une étrange note futuriste aux courses ! Là aussi, il est possible d’organiser un cocktail ou un dîner.
De la culture bédouine à la culture islamique, du souk au centre culturel islamique du Qatar, il n’y a qu’un boulevard à traverser : Grand Hamad Street. Tel un phare, avec son architecture inspirée de la tour de Babylone, le Fanar – c’est le nom du centre – rayonne sur Doha. Il suffit de pousser ses portes pour découvrir les fondements de l’islam et ses trésors artistiques : sa fine calligraphie, son architecture ou ses riches arabesques ornant les mosquées. Pourtant, il ne s’agit-là que d’une mise en bouche. Car de l’autre côté de la Corniche, longue avenue fleurie de 7 kilomètres qui relie le vieux Doha au quartier moderne de West Bay, le tout nouveau musée d’Art islamique surgit des eaux bleues du golfe Persique. De prime abord, l’écrin conçu par l’architecte sino-américain I. M. Peï, avec son empilement de cubes blancs, est plutôt massif. Mais dès ses portes franchies, on retrouve la sobriété des lignes qui a fait le succès du créateur de la Pyramide du Louvre. Les visiteurs sont happés par le dôme qui coiffe le hall d’accueil, avec ses surfaces géométriques s’emboîtant comme un gigantesque kaléïdoscope. La muséographie, confiée au Français Jean-Michel Wilmotte, se devait d’être à la hauteur. De subtils jeux de lumière mettent en valeur les vases et les bijoux, les éclatantes enluminures des corans du XVe siècle ou la finesse des soieries. Autant de témoignages de l’art islamique présent sous toutes les latitudes, de l’Espagne à la Chine.
Si Doha ne cesse de construire plus haut et plus fou, le désert n’en est jamais loin. On le retrouve à la sortie de la ville, notamment lorsqu’on veut rejoindre la côte ouest de la péninsule, en filant d’abord vers le nord car les gigantesques champs pétrolifères sont interdits. On traverse une plaine désolée où jamais rien ne pousse, tout juste transpercée par le ruban d’asphalte de l’autoroute conduisant à Al-Zubara. En 2014, cette ville sera reliée à Bahreïn par un pont de 40 km, le plus long du monde. La promesse d’un nouveau développement pour le Qatar. Et de nouveaux débouchés touristiques pour les anciens forts militaires de la région.
Croisière dans la baie
En attendant, la ferme d’Al-Maha Sanctuary permet d’approcher des oryx, gazelles menacées d’extinction. Burj Barzan, une ancienne maison fortifiée, n’est pas très loin, noyée dans la poussière du chantier d’élargissement de l’autoroute. Et les nomades dans tout ça ? Pour la plupart, ils ont rejoint Doha. Tout juste croise-t-on, de temps à autre, quelques tentes bédouines toujours montées à proximité d’un village. Très pratique pour brancher une parabole satellite ! La côte Est est plus encline à accueillir les visiteurs. Notamment Al-Khor et sa plage, qui connaît un regain d’activité. Cet ex-petit village de pêcheurs est même devenu la seconde ville du pays, lieu de villégiature pour un jour… ou un week-end. Il faut traverser sa banlieue qui ne cesse de s’étaler, avec ses maisons blanches et ses minarets de poupée, pour rejoindre le port. Là, comme aux temps de l’avant-pétrole, des filets sèchent sur les quais où sont amarrés des centaines de dhows. À bord, Indiens, Népalais ou Sri-Lankais s’affairent. Ils ont fui la misère pour faire vivre leurs familles restées au pays. À défaut de pêche, nombre de ces dhows font désormais le bonheur des agences réceptives. Les bateaux accueillent des croisières dans la baie de Doha, au départ de la Corniche. Au menu : barbecue, musique traditionnelle et baignade sur la plage d’un banc de sable au large de la ville. En toile de fond, les gratte-ciel de West Bay, qui s’illuminent à la tombée de la nuit.
Char à voile et ski sur dune
Mais la plupart du temps, c’est vers le sud que les Qataris mettent le cap pour le week-end. Et là, le désert est enfin à la hauteur des espérances. Ambiance “Coke en stock” façon Hergé lorsque le 4×4 file sur un serpent de bitume traversant les dunes. À gauche, d’énormes raffineries. À droite, le royaume des sables. Dans leurs improbables baraques de bois, des loueurs de quads attendent le chaland. Et à cette aventure bruyante, les vrais intrépides préfèreront le char à voile ou le ski sur dune. Et puis, reste la simple expérience 4×4, un jeu consistant à rouler sur les crêtes, à dévaler les dunes ondulant à l’infini. Dérapages contrôlés, accélération fulgurante, et parfois impression de bascule dans le vide… Sous les pneus, le sable crisse, siffle, pour un peu on dirait qu’il chante. C’est d’ailleurs pour cela qu’on appelle cette région les “singing dunes”.
Enfin, Inland Sea, ultime étape de ce rodéo des sables, apparaît à l’horizon, dévoilant une irréelle beauté ; celle d’une rencontre, sauvage et violente, entre les dunes dorées du désert et les eaux bleues du golfe Persique. Juste en face, les côtes de l’Arabie saoudite contemplent l’heureux mariage. Un camp nomade a été installé au bord de l’eau, pour quelques heures à passer hors du temps. Balades à dos de chameau et baignades, puis dîner sous la voûte céleste… le menu proposé vaut tous les restaurants étoilés du monde.
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