
Depuis une semaine, la question taraude les lobbies aériens européens, ACI Europe, celui des aéroports, et A4, celui des compagnies aériennes. Mais elle est aussi reprise par les média : l’Europe s’achemine-t-elle vers une pénurie de kérosène dès le mois de mai ? Cette interrogation devrait, de fait, faire bouger les instances de l’UE à Bruxelles ou les gouvernements nationaux des 27.
Certes, le blocage du Détroit d’Ormuz crée effectivement une pénurie. Car, si l’approvisionnement en pétrole de l’Europe est relativement peu dépendante d’Ormuz (autour de 10%), le fameux détroit est en revanche plus présent dans les achats de kérosène du transport aérien européen, à 50%. C’est un taux qui a fortement baissé. En effet, selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), le Golfe persique représente habituellement environ 75 % des importations nettes de kérosène de l’Europe. Pour compenser la perte d’approvisionnement en provenance de cette région, l’Europe a déjà accru ses achats aux États-Unis.
Une couverture en kérosène en fort recul
Toujours selon l’AIE, les stocks de kérosène en Europe – zone OCDE – sont néanmoins passés de 37 à 38 jours de couverture de la demande en début d’année et à environ 30 jours aujourd’hui. L’AIE estime qu’environ 20 % des stocks de kérosène constituent une réserve opérationnelle difficilement mobilisable sans perturber les systèmes d’approvisionnement. Dans ces conditions, des pénuries physiques pourraient apparaître si la couverture des stocks tombe en dessous de 23 jours. « Les marchés européens devront donc intensifier leurs efforts pour attirer des cargaisons de remplacement en provenance d’autres régions afin de maintenir un niveau de stocks suffisant durant l’été », a prévenu l’AIE.
L’association des aéroports ACI Europe a ainsi averti la Commission Européenne la semaine dernière que des pénuries de carburant pourraient devenir une réalité en l’espace de trois semaines seulement. Soit la seconde semaine de mai ! Certains pays européens ne disposent même que d’une vingtaine de jours de stocks de kérosène.
Relevant le niveau de « menace », l’ACI Europe et l’A4E ont donc mis en garde contre des risques d’annulations de vols et de destruction de la demande. Les premiers signes de la crise se font, de fait, déjà ressentir. Dans plusieurs pays européens, des aéroports ont commencé à limiter la distribution de carburant, tandis que les compagnies aériennes répercutent déjà la hausse des coûts sur les billets, entraînant une flambée des prix et de premières annulations de vols pour les lignes les moins rentables. Des inquiétudes se font jour quant à une possible immobilisation d’appareils dans les semaines à venir si la situation perdure.
Si l’Europe parvient à remplacer environ 75 % des volumes perdus, elle devrait pouvoir répondre à la demande maximale de l’été, même si les stocks passeraient sous le seuil critique de 23 jours d’ici août. Même un remplacement à hauteur de 90 % laisserait le marché sous tension, avec des stocks atteignant seulement 26 jours de couverture fin 2026.
Une intervention nécessaire de l’Union Européenne
Confrontés au risque d’une pénurie généralisée, transporteurs aériens et gestionnaires d’aéroports appellent l’Union européenne à prendre des mesures d’urgence.
Parmi les pistes évoquées figurent la suspension temporaire de certaines taxes aériennes pour alléger la pression financière, ainsi qu’un mécanisme d’achats groupés de carburant à l’échelle européenne. Des dispositifs comparables avaient été mis en place lors de la crise du Covid-19 pour les équipements médicaux, puis en 2022 pour l’achat de gaz naturel après les perturbations liées à la guerre en Ukraine.
Un système d’achats communs permettrait d’éviter une concurrence interne entre États membres et de renforcer le pouvoir de négociation sur des marchés mondiaux sous tension. Bien que ce type d’approche n’ait encore jamais été appliqué au pétrole ou au kérosène, le contexte géopolitique actuel pourrait inciter la Commission européenne à l’envisager, y compris pour d’autres ressources stratégiques comme le gaz ou les engrais.
Mais, même en cas de réouverture immédiate du détroit, les exportations de brut et de produits pétroliers mettraient plusieurs mois à se stabiliser, selon l’AIE. Sans évoquer une capacité de raffinage relativement limitée au sein de l’UE. En France, par exemple, le gouvernement a demandé aux raffineurs d’augmenter leur production, mais les marges de manœuvre restent faibles. Sur les six raffineries métropolitaines, une seule peut actuellement accroître sa production, et seulement d’environ 10 %, ce qui est loin de compenser le choc d’approvisionnement.
L’incertitude qui pèse sur l’offre aérienne a donc un impact psychologique sur la demande des consommateurs. Certains voyageurs restent confiants, mais d’autres redoutent des annulations, voire une interruption des opérations aériennes. Autant d’éléments qui déstabilisent fortement le transport aérien en Europe. Et qui appellent à une réponse rapide de Bruxelles.



















