
L’art équestre fait partie des cultures du monde. Personne n’y résiste, puisant dans l’inconscient collectif une mémoire faite de batailles, de conquêtes et de chevauchées fantastiques. Surtout pas les Français, qui ne peuvent qu’apprécier les attraits de Jerez de la Frontera, au sud de l’Espagne. La petite cité andalouse, entre Séville et Cadix, est la capitale équestre de l’Espagne. “C’est un peu notre poule aux oeufs d’or depuis quelques années. On vient à Jerez pour le flamenco et pour le vin, mais aussi et de plus en plus pour le cheval”, résume Lola Clavijo, de l’office de tourisme de la ville.
Les propriétés sont gigantesques
Il faut quitter la ville, filer droit vers l’est, pour prendre la mesure de la passion de toute une région pour le noble animal. De douces collines ondulent à l’infini, vertes au printemps lorsque les blés sont encore tendres, or lorsqu’ils sont grillés par le soleil d’été. Pas un arbre pour stopper les assauts de l’Atlantique, tout proche. À la place, une autre forêt : des centaines d’éoliennes ont remplacé les moulins d’autrefois ! De quoi désarçonner bien des Don Quichotte du XXIe siècle.Qu’ils se rassurent. L’Andalousie retrouve ses traditions ancestrales dans les cortijos, ces fermes gigantesques que l’on appelle haciendas en Amérique du Sud. Entre les pales géantes qui claquent au vent, elles sont encore une vingtaine à jalonner la route équestre, de Jerez de la Frontera à Algeciras.
C’est ici que le cheval a son panthéon, plus exactement à la Yeguada de la Cartuja Hierro del Bocado. Le haras perpétue l’héritage du monastère des Chartreux tout proche, jadis pierre angulaire de l’élevage des chevaux de race andalouse. Doux et robustes, énergiques et obéissants à la fois, ils sont parfaits pour les travaux dans les champs, mais aussi pour des activités de dressage et d’attelage lors des fameuses ferias qui enflamment l’Andalousie. Trois cents chevaux – la plus forte concentration de la race dans le monde – sont regroupés dans ce centre de recherche où les techniques de reproduction artificielle ont eu raison du dernier souffle de romantisme. Les 40 poulains qui naissent chaque année – bruns lorsqu’ils ouvrent les yeux, avant de devenir gris puis blanc au fil des années – ne s’en offusquent guère. “Notre mission principale est de préserver l’héritage génétique et de contribuer à l’amélioration de la race”, explique Patricia Sibajas Narvaez, responsable des relations extérieures. La visite des écuries puis des installations, jusqu’au bloc opératoire, se termine par un show équestre dans un manège privatisable, d’une capacité de 700 personnes. “Nous pouvons également organiser des dîners et des cocktails, avec spectacles au milieu des écuries”, ajoute Patricia Sibajas Narvaez.
Cette mise en bouche “technique” ne saurait éclipser les cortijos qui essaiment la campagne. On les devine de loin, avec leurs toits de tuiles et leurs murs chaulés qui illuminent les collines. Patios fleuris de bougainvillées, manèges et arènes au sol tapissé de sable ocre, salles d’attelages… tout se privatise ! La Finca Torrestrella, propriété de l’influente famille Domecq installée depuis des siècles dans la région, est de celles-là. Passé le blanc fronton de l’entrée aux délicieux accents andalous, les jardins succèdent aux cours fleuries, les écuries aux bâtiments d’habitation. On y croise des étalons choyés comme des stars – leurs paillettes de sperme ne valent-elles pas plusieurs milliers d’euros ? –, des cavaliers occupés à entraîner leurs montures et des palefreniers étrillant soigneusement les chevaux. Ils sont 200 à cohabiter avec 1500 têtes de bovins, autant de “taches noires” qui mouchètent les 750 hectares de collines de la propriété. Impressionnants, ces taureaux de combat ! On les approche uniquement en 4×4, le pied sur l’accélérateur pour esquiver une éventuelle charge. “Sans bétail, pas de chevaux. Ils ne sont, à la base, que des outils au service des vachers qui les utilisent pour rassembler les taureaux”, rappelle Juan Panedas Galindo, responsable des activités touristiques de Torrestrella.
Au début, les aristocrates
La tradition est millénaire.Tout a commencé avec les aristocrates qui chassaient l’animal à cheval, avant que le peuple ne se passionne pour cette activité et ne la transforme en fête populaire, d’abord sur les places publiques, puis dans les arènes à la fin du XIXe siècle. Si le taureau est la vedette des ferias, il n’est pourtant pas à la fête. Partout dans les haciendas, affiches colorées à la gloire de la corrida, azulejos reproduisant des scènes de mise à mort et têtes de taureaux empaillées sur les murs rappellent leur sort ; cruel pour les uns, héroïque pour les aficionados, c’est selon ! On entraîne les chevaux dans les arènes, on y donne aussi des spectacles. Pas vraiment des corridas, car il n’est pas question ici de faire couler le sang et de choquer les spectateurs ; mais plutôt une démonstration de la vie quotidienne dans une ferme : les vachers présentent le dressage des chevaux et leur travail au champ, avant d’abandonner la “piste” à de jeunes toreros qui, pour imiter leurs aînés – à moins qu’il ne s’agisse de dissimuler leur peur – tentent de prendre des poses viriles. Agitant leur cape rose vif, ils testent les jeunes vaches. Les plus agressives seront sélectionnées pour la reproduction. “On peut tout faire ici, des incentives de quelques dizaines de personnes aux présentations de produits rassemblant des milliers d ’invités”, précise Juan Panedas Galindo. On peut même transformer l’arène en piste de dance, au rythme d’un flamenco flamboyant ou des derniers sons techno. Il aime rappeler quelques-uns des événements accueillis ces dernières années. Par exemple, cette soirée Renault pour fêter les six titres de champion du monde en formule 1. Pour l’occasion, le constructeur exposa les six voitures victorieuses dans la cour de la ferme.
Cours plantées d’orangers
À l’Hacienda Penuela aussi, toujours habitée par ses propriétaires, on aime sortir de l’ordinaire. Il faut dire qu’elle a bien du charme cette ferme, avec sa délicieuse cour plantée d’orangers odorants et colorés, son étincelante salle d’attelages et ses calèches rutilantes qui sentent bon le cuir usé, ou sa fraîche pergola qui se couvre de vigne au printemps. Mais cet ancien couvent niché au milieu des oliviers cache d’autres trésors plus exclusifs : comme cette cave débordante de tonneaux qui accueillerait bien un buffet, ou une salle à manger de 40 couverts décorée d’antiquités et de pièces d’argenterie… “Dans les grandes occasions, c’est la propriétaire elle-même, excellente cuisinière, qui accueille les convives et prépare le repas”, raconte Fabiola Delgada, directrice commerciale. Au menu : tapas et gaspacho, queue de taureau et rognons au jerez. Parfois, l’Hacienda Penuela ouvre même quelques-unes de ses chambres à certains hôtes de prestige. “Mais cela reste exceptionnel. On ne parle plus de clients mais d’invités.”
Dans cette région toute entière vouée au cheval, il aura toutefois fallu attendre 1980 pour que l’animal ait enfin un palais à la hauteur de sa grâce. Et, en toute logique, c’est à Jerez qu’il se trouve. C’est ainsi que la petite ville, avec son centre nonchalant pavé de galets hérités de l’époque arabo-andalouse, ses maisons blanches aux fenêtres barrées de fer forgé, son alcazar crénelé, sa cathédrale qui ne vit que dans l’attente des processions de Pâques et ses chais où vieillit l’un des meilleurs vins d’Espagne (voir encadré), est devenue aussi la capitale équestre de l’Espagne. Et qui rivalise avec Vienne ou Saumur, excusez du peu !
Si l’École royale d’art équestre a été inaugurée en 1973, ce n’est que sept ans plus tard que son manège est sorti de terre, au milieu d’un parc qui abritait déjà un palais conçu au XIXe sièclepar Charles Garnier. Plus récemment, un musée de l’attelage a complété l’ensemble. Ses plus belles calèches et landaus prennent l’air de temps à autre, comme en 1995 pour le mariage de l’infante Elena, la fille aînée du roi Juan Carlos 1er.
Trente-cinq élèves apprennent ici leur métier avec passion, cavaliers mais aussi cochers, bourreliers ou palefreniers. Une centaine de poulains de race andalouse sont également entraînés par les meilleurs experts du dressage, avant de rejoindre leurs illustres aînés pour le show équestre. Haut de forme et redingote pour les cavaliers, harnais de gala pour les chevaux… rien n’est trop beau pour épater la galerie, en l’occurrence les 1600 spectateurs qui prennent place sur les gradins. Les numéros de haut vol se succèdent : dressages vachers et classiques, défilé d’attelages et calèches, puis travail de haute école, pendant lequel les chevaux effectuent toute un chorégraphie de figures sophistiquées. “Le spectacle est privatisable et nos installations du palais voisin ou du musée de l’attelage peuvent se louer pour des cocktails ou dîners de gala”, précise Maria José Rodriguez Hierro, responsable du protocole. Certains privilégiés pourront aussi passer en coulisses pour découvrir in situ le quotidien des chevaux, visiter les écuries ou la sellerie, climatisée pour maintenir le cuir en bon état ; partager aussi le stress des cavaliers apprêtés et celui des chevaux, juste avant leur entrée en scène.
Feria en mai à Jerez
Cette ambiance électrique déborde des sables feutrés du manège de l’École royale pour prendre une tournure plus joyeuse et populaire, chaque année, au début du mois de mai, lors de la fameuse feria de Jerez. Défilés d’attelages, courses et corridas ponctuent cette folle semaine de festivités pendant laquelle les habitants sortent leurs plus beaux atours et mettent la ville à feu et à sang.
“Il y a foule dans les rues, notamment le week-end. Et il faut payer les hôtels au prix fort et réserver plusieurs mois à l’avance pour trouver de la place. Ce n’est pas nécessairement la meilleure période pour organiser un événement dans la ville, prévient Javier Fernandez Nieto, directeur du département promotion et innovation à l’office de tourisme de Jerez. Mais c’est à coup sûr un moment unique qui attire de plus en plus de Français. C’est à vivre au moins une fois dans sa vie.”
Dossier - Andalousie : art équestre, Xérès et flamenco
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Andalousie : Le « Sang » de Jerez




















