Le voyage d’affaires : un sport de haut niveau ?

Logistique, flexibilité, bien-être, empreinte carbone : un point sur les déplacements professionnels des sportifs de haut niveau.
Hong Kong Sevens 2025
Hong Kong Sevens 2025

C’est l’un des événements majeurs de l’année à Hong Kong : le Hong Kong Sevens, tournoi de rugby à sept réputé pour son ambiance unique, s’est tenu à la fin du mois de mars. Pour cette édition 2025, la compétition déménageait au sein du Kai Tak Sports Park (50 000 places). Une délocalisation qui, à l’échelle des déplacements engendrés pour les équipes européennes notamment, n’aura eu qu’un impact limité… Car la compétition constitue l’une des étapes les plus lointaines de l’année pour la majorité des participants : quelque 12 heures de vol pour l’équipe de France par exemple. Comme un symbole, c’est d’ailleurs une compagnie aérienne qui sponsorise l’événement : Cathay Pacific en l’occurrence. L’occasion d’un coup de projecteur sur le « quotidien » de voyageurs d’affaires un peu particuliers : les sportifs de haut niveau, qui sont amenés à voyager chaque semaine, avec une obligation de résultat qui s’accompagne plus que jamais d’un devoir d’exemplarité face au réchauffement climatique.

University of Alabama Athletics DR

Les athlètes professionnels sont-ils donc des voyageurs d’affaires comme les autres ? Difficile de répondre, tant la réalité de ces déplacements professionnels varie d’un sport et d’une catégorie à l’autre. Ne serait-ce que parce que la réalité économique n’est pas la même selon les disciplines, les niveaux, les philosophies, les athlètes eux-mêmes. La France constitue d’ailleurs un exemple criant de ce grand écart entre les approches. Alors que le Ministre des Transports de l’époque, Clément Beaune, accueillait fièrement les rugbymen qui avaient effectué leur déplacement en train à l’occasion de la Coupe du monde 2023, l’entraîneur du PSG Christophe Galtier jetait du kérozène sur le feu quelque temps plus tôt pour le voyage de son groupe en avion entre Paris et Nantes. « On a parlé avec la société qui organise nos déplacements. On est en train de voir si on ne peut pas se déplacer en chars à voile ». Une piste pour les travel managers les plus responsables ? L’ex-coach parisien aura rapidement rétropédalé face aux enjeux environnementaux : « Même si j’adore faire de l’humour, et il est important d’en faire à mes yeux, je me suis aperçu que c’était une blague de mauvais goût sur un sujet très sensible »…

Les All Blacks se déplaçant en train pendant la Coupe du Monde de rugby en France

Ce sujet sensible, The Shift Project s’en est logiquement saisi, avec les Fédérations françaises de football (FFF) et de rugby (FFR). Le think tank fondé par Jean-Marc Jancovici a réalisé un vaste audit sur l’impact du sport français aux niveaux professionnels et amateurs. Le rapport « Décarbonons le sport » a été publié en février et livre une analyse très fouillée du dossier – trop diront certains, quand il s’essaye par exemple à chiffrer l’impact carbone de l’achat des télévisions pour regarder les rencontres… Sans surprise, l’étude de The Shift Project pointe du doigt les mauvaises pratiques encore courantes dans le déplacement des équipes. « Il faut souligner que de nombreux déplacements sont effectués en avions spécialement affrétés pour l’équipe, notent les auteurs du rapport. Ces déplacements impliquant l’utilisation de plus petits appareils sont en moyenne deux fois plus émetteurs que des vols en avions commerciaux qui déplacent davantage de passagers. Enfin, les déplacements des sportifs professionnels impliquent souvent les déplacements de cars à vide, afin par exemple de venir chercher les équipes à l’aéroport. Ces déplacements sont responsables d’environ 6 % de l’empreinte carbone des déplacements des équipes ».

The Shift Project
Répartition des parts modales et des émissions de GES des déplacements des équipes sportives et encadrantes pour les matchs nationaux

Le rapport Décarbonons le sport ne se contente pas de chiffrer le problème : il s’essaie à proposer des leviers d’action plus ou moins ambitieux. Mais malheureusement, la réalité du terrain semble bien éloignée de la majorité des préconisations. Parmi elles figure une réduction du nombre de rencontres et des trajets. L’intégration de clubs sud-africains au sein de la Coupe d’Europe de rugby, ou le lancement prochain d’une nouvelle Coupe du Monde des Clubs pour le football mettent clairement du plomb dans l’aile de ces bonnes résolutions…

A bien y regarder, les critères de décision ne sont pas si éloignés au sein d’un club professionnel ou d’une entreprise plus « classique ». La problématique est à la même dans le sens où il s’agit de trouver où placer le curseur entre responsabilité environnementale, bien-être du voyageur et coûts. Et dans le Top 14 comme dans le CAC 40, il y a les bons et les mauvais élèves, les grands discours et les actes. La participation des équipes sud-africaines à la Coupe d’Europe de rugby s’avère d’ailleurs particulièrement révélatrice des enjeux auxquels doit répondre le travel management des athlètes. Il y a quelques mois, le vol de l’équipe des Lions avait « fait le buzz ». Ce qui avait choqué la toile n’était pas l’empreinte carbone d’un tel déplacement pour une rencontre de 80 minutes – perdue – mais les conditions de voyage des rugbymen. L’image de ces athlètes de 2 mètres s’escrimant à trouver une place pour leurs jambes en classe économique avait effectivement de quoi faire sourire. A fortiori quand on sait que l’équipe en question affiche sur son maillot le sponsoring d’une célèbre compagnie aérienne…

Pilier de l'équipe d'Afrique du Sud, championne du monde en titre, Tendai Mtawarira est venu apporter la coupe du monde en France en mai dernier à bord de la compagnie Emirates, partenaire majeur de l'événement.
Pilier de l’équipe d’Afrique du Sud, championne du monde en titre, Tendai Mtawarira était venu apporter la coupe du monde en France à bord de la compagnie Emirates

Cette image témoignait pourtant d’un impératif économique que connaissent bien les voyageurs d’affaires traditionnels et leurs travel managers. Martin Anayi, directeur général de l’URC (United Rugby Championship), expliquait alors : « Lorsque nous avons élaboré un plan de déplacement, qui était une analyse de rentabilité présentée aux autres participants dans le cadre de la promotion de l’expansion du tournoi, le prix moyen d’un billet d’avion était inférieur de 35 % à ce qu’il est aujourd’hui en Afrique du Sud ». Martin Anayi poursuit : « Je pense qu’il sera très important pour nous de réduire les coûts en achetant des billets en gros, en obtenant de meilleurs itinéraires et en améliorant la programmation. Nous pouvons rendre les voyages beaucoup plus agréables et nous en sommes bien conscients. C’est vraiment une chose sur laquelle nous travaillons très dur. (…) « Une autre façon d’y parvenir, mais cela devra être approuvé par SA Rugby, serait d’allonger légèrement chaque tournée, afin de ne se rendre en Europe que deux fois par saison au lieu de trois ou quatre. Cela serait plus avantageux d’un point de vue financier et nous permettrait d’investir un peu plus dans les déplacements. Nous étudions cette possibilité. Pour réduire le nombre de vols, on pourrait ajouter un match à la tournée. Lors d’une tournée de quatre matchs, les équipes peuvent s’installer dans un endroit et s’intégrer dans leurs hôtels et leur environnement ».

Plus haut, plus vite, plus fort ?

Garantir le bien-être du voyageur sans pour autant faire gonfler la note : le subtil équilibre n’est pas étranger aux travel managers. Avec ce « petit coût en plus » qu’il faut multiplier les investissements par le nombre de joueurs, le staff, et souvent bien plus qu’un simple bagage cabine… A défaut de pouvoir appliquer la devise de Coubertin pendant leurs vols, les clubs professionnels doivent composer avec le « plus nombreux, plus chargés, plus imposants »… Hannah Schenk, responsable des déplacements événementiels chez Reed & Mackay, rappelle ainsi : « Évidemment, dans le cas des équipes sportives, il ne s’agit pas simplement du voyage d’une personne avec une valise. L’organisation du voyage est plus complexe. La logistique liée à la gestion des bagages supplémentaires et des équipements sportifs doit être prise en compte. Par exemple, les athlètes ont besoin de leurs javelots, les pagayeurs de canoë ont besoin de leurs embarcations, les surfeurs ont besoin de leurs planches. Tout cet équipement nécessite des formalités administratives spécifiques, une assistance logistique de la part des compagnies aériennes, ainsi qu’une prise en charge sans encombre à destination. Si des retards de quelques jours surviennent, cela perturbe les programmes d’entraînement. Nous avons suggéré d’utiliser des étiquettes AirTags pour faciliter le suivi et la gestion de la situation » témoigne Hannah Schenk.