Aviation d’affaires : gain de temps, gain d’argent

Perçue comme le symbole des privilégiés, l’aviation d’affaires continue de prospérer malgré les crises économiques. Tout simplement parce qu’elle est aussi un instrument stratégique pour les entreprises, mettant à leur disposition le moyen le plus flexible – et souvent le plus rentable – pour se déplacer aux quatre coins de la planète.
© Bombardier
© Bombardier

En France, il est souvent de bon ton de passer l’aviation d’affaires sous silence. Et puis, fin 2017, le secteur a soudainement fait parler de lui lorsque les médias se sont déchaînés quant à l’avion privé utilisé par le Premier Ministre, Édouard Philippe, lors de son vol retour de Nouvelle-Calédonie du 6 décembre 2017. En effet, lors d’une escale à Tokyo, le premier ministre a fait réserver un Airbus A340 de l’entreprise privée Aero Vision pour revenir à Paris. Coût de l’affrètement : 350 000 € pour un appareil de 100 sièges Première Classe qui a ramené à Paris une soixantaine de personnes. “On savait qu’il n’y avait pas de vol commercial à l’heure à laquelle  on allait rentrer. Et on savait qu’il fallait rentrer pour un élément impératif [..]”, a plaidé le Premier Ministre face à la polémique. “Ça coûte redoutablement cher et j’en suis parfaitement conscient ; j’en suis tellement conscient que j’essaie de faire en sorte de limiter les frais”.

Si l’on décode les explications du Premier Ministre, on trouve en fait tous les éléments plaidant à la fois en faveur et en défaveur de l’aviation d’affaires. Flexibilité et disponibilité sont bien sûr les atouts premiers des jets privés. C’est même l’argument de vente principal de l’aviation d’affaires. La Commission Européenne le reconnaissait dans un rapport de 2008 examinant les conditions d’une croissance respectueuse de l’environnement : “L’aviation d’affaires propose un moyen de transport flexible, ‘ciselé’ sur mesure pour les individuels comme pour les entreprises ou les communautés locales, et qui accroît la mobilité des populations, la productivité des milieux d’affaires et la cohésion des régions”.

Service de porte-à-porte

Selon l’Association Européenne de l’Aviation d’Affaires (EBAA), le gain par trajet effectué grâce à l’aviation privée est en moyenne de deux heures. Mais c’est surtout sur les itinéraires multiples que les jets privés prennent toute leur signification : d’après une étude réalisée en 2016 par l’EBAA, 16 000 rotations effectuées en avion d’affaires en Europe comprenaient trois escales au moins. Ce qui s’est traduit pour les entreprises et les voyageurs individuels par une économie de 75 000 nuitées, soit une moyenne de 15 millions d’euros !

Ces gains de temps et d’argent s’expliquent notamment par la présence de près de 4 000 aérodromes en Europe occidentale, contre 350 aéroports commerciaux. Soit un nombre dix fois plus élevé ! Ne nécessitant qu’une infrastructure minimale – une piste courte, quelquefois  en herbe pour certaines plates-formes ; un local d’accueil pour les passagers ; un poste de contrôle et éventuellement un point d’avitaillement en kérosène –, les aérodromes d’affaires jouent la carte de la proximité pour séduire leurs clients. La plupart sont accessibles en 15 minutes en moyenne depuis les villes, d’où l’idée d’un service aérien de porte-à-porte, quasiment sur-mesure. D’autant que les formalités de douane et de sécurité sont plus rapides, étant mises en place pour l’affrètement d’un ou deux appareils, et que ces aéroports ne souffrent jamais de congestion aérienne. Même temps réduit à l’arrivée… Le calcul du temps gagné est vite fait, notamment pour des parcours à escales multiples.

Prenons par exemple un parcours Rouen-Mannheim-Cracovie : en affrétant un avion à la journée, le temps cumulé sur les trois vols effectués en Beechcraft King Air B100 – un avion à hélices de 13 places ayant une vitesse de vol de 490 km/h – s’élèverait à moins de six heures pour couvrir une distance de 2 734 km. Ce qui assure un retour le même jour. S’il fallait en revanche prendre des avions de ligne pour effectuer tous ces trajets, ou éventuellement le train, cela impliquerait de nombreuses correspondances, sans compter le temps d’attente en aéroport ou gare. Le seul parcours Rouen-Mannheim demanderait une demi-journée, car le voyageur devrait, soit se rendre en train à l’aéroport de Paris CDG pour prendre un vol direct vers Mannheim, soit passer par Lyon, avec cinq à six heures en correspondance !

Dépasser l’image “bling bling”

Pour autant, les polémiques concernant l’aviation d’affaires sont nombreuses et s’articulent autour de deux griefs : un service au prix élevé et, par-dessus tout, une image très “bling bling”. On pense dans ce dernier cas aux Falcon grand luxe produits par Dassault avec lit et Porsche attendant le passager sur le tarmac… Certes, cela existe – des entreprises comme XOjet ou Twin Jet le prouvent parmi d’autres –, mais ce n’est pas la seule façon de concevoir le voyage en avion privé. Le problème tient peut-être à une communication insuffisante du secteur sur l’énorme palette de solutions qu’offre en réalité l’aviation d’affaires.

Falcon 6X, Dassault Aviation
Salons aux intérieurs luxueux, banquettes transformables en lits : Dassault Aviation a dévoilé son nouveau Falcon 6X, appareil capable de relier sans escale Paris à Pékin à Mach 0.85. © Dassault Aviation

On peut ainsi reprendre l’exemple du voyage d’Édouard Philippe entre Tokyo et Paris à 350 000 euros. Si l’on calcule le coût par personne, on trouve que, pour une délégation de 65 participants, le coupon de vol avec son service business est revenu à 5 385 euros. À comparer avec les tarifs proposés fin janvier dernier sur le site d’Air France pour un aller simple Tokyo-Paris programmé le 12 février 2018. Le prix du siège en classe affaires s’échelonnait entre 5 466 et 5 987 euros. Conclusion : le tarif du ‘scandale de la République’ revenait finalement moins cher par personne que sur un avion de ligne !

Si beaucoup de Français pensent que l’aviation d’affaires est un luxe réservé aux happy few, ailleurs dans le monde, on est en revanche tout à fait convaincu de l’utilité d’un tel moyen de transport. Il suffit de se rendre au salon EBACE (European Business Aviation Convention & Exhibition) à Genève pour mesurer la bonne santé du secteur. Durant l’édition 2017, les organisateurs ne cachaient d’ailleurs pas leur satisfaction. L’événement, soutenu par la NBAA américaine (National Business Aviation Association) et l’EBAA (European Business Aviation Association), a attiré plus de 400 exposants, 13 000 visiteurs et présentait 56 modèles d’avions.

Ce show débordait d’énergie et abordait les très intéressants développements concernant notre futur ainsi que la démonstration des progrès de la technologie. L’aviation d’affaires est en croissance en Europe et l’EBACE a mis en lumière les nouveaux modèles qui permettront à notre marché de continuer de prospérer”, expliquait en marge de la manifestation Brandon Mitchener, PDG de l’EBAA.

En Europe, on recense plusieurs dizaines d’opérateurs d’aviation d’affaires, ce qui permet d’offrir 22 000 lignes intraeuropéennes sur des axes que les compagnies aériennes dites classiques ne peuvent offrir. Plus d’un million de passagers utilisent chaque année les services d’un transporteur d’affaires privé à travers le continent. 700 000 mouvements d’avions d’affaires ont été recensés en Europe en 2017, soit une hausse de près de 6 % par rapport 2016.

D’ailleurs, si les Français considèrent souvent l’aviation d’affaires comme un luxe, cela n’empêche pas l’Hexagone d’être la première destination européenne pour les jets d’affaires, avec 157 mouvements au départ en moyenne par jour, soit un total de 57 000 départs aériens sur l’année. Le seul aéroport de Paris Le Bourget se hisse à la première place en Europe en nombre de mouvements. En 2017, la plate-forme a enregistré 24 600 départs, suivie par Genève Cointrin avec 16 200 mouvements et Londres Luton avec 14 200 mouvements. L’aéroport de Nice se trouve également dans le top 10 européen.

L’aviation d’affaires a aujourd’hui de plus en plus d’adeptes selon l’EBAA. Une évolution d’autant plus intéressante que seulement 3 % des jets sont entre les mains de particuliers, le reste se répartissant entre institutions gouvernementales ou publiques et grosses entreprises. Mais la démocratisation du jet d’affaires s’est aussi étendue aux PME avec l’arrivée de jets moins coûteux. Il n’est effectivement pas nécessaire de voyager forcément en Falcon ou en Bombardier ou tout autre jet de grand luxe. N’est pas Madonna qui veut ! En revanche, un déplacement sur une destination intraeuropéenne peut aisément s’effectuer en avion à hélices de type Beechcraft ou Cessna, de petits appareils dont le coût d’une heure de vol est très abordable.

Sens du partage

Désormais, l’utilisation d’un avion d’affaires est plus simple grâce au développement d’entreprises de location d’appareils à la demande ou grâce à celles proposant l’option propriété d’un jet, mais en formule de partage d’appareils. La propriété partagée est une option existant depuis une douzaine d’années, le leader en Europe étant NetJets. Le principe est simple : un acheteur potentiel acquiert un avion en partage avec d’autres utilisateurs. La quote-part s’établit généralement en fonction du besoin du propriétaire. L’appareil est ensuite disponible selon la quote-part. Si, par exemple un propriétaire acquiert 10 % de l’avion, il a le droit de l’utiliser à 10 % de son temps de vol.

Chez NetJets, le propriétaire en partage n’a en fait pas un appareil spécifique à sa disposition, mais l’ensemble de la flotte du loueur, soit une centaine d’appareils en Europe. Cet élément est rassurant, puisqu’il garantit la disponibilité d’un avion à tout moment, avec simplement un préavis de dix heures pour réserver l’avion. Pour les voyageurs moins fréquents – ceux qui volent moins de 50 heures par an –, Netjets a lancé en parallèle la Private Jet Card qui permet, en prépayant des tranches de 25 heures sur un certain type d’avion, d’accéder aux services de NetJets sans s’engager à long terme.

Comme dans le transport aérien classique, le mélange des genres s’impose aussi. Des transporteurs comme Lufthansa, Air France, Delta Air Lines ou Qatar Airways se sont dotés d’une filiale ‘business jet’ qui permet aux passagers de combiner vols réguliers et à la carte. Lufthansa et Qatar combinent pour les utilisateurs de leur jet privé les fastes de prestation First Class. Air France travaille avec le prestataire Wijet, permettant aux passagers AF première de se rendre en avion privé vers quelque 1 200 destinations au départ de Roissy.

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Propriété partagée, abonnements à la carte, lien avec les compagnies aériennes : les formules de l’aviation d’affaires sont multiples. © Cessna

Jets à la carte

De son côté, l’Américain Surf Air a inauguré un système astucieux de jets privés à la carte. L’entreprise créée en 2014 a étendu son activité en Europe, ouvrant l’an dernier une base à Londres, suivie par d’autres à Cannes, Luxembourg, Milan, Munich et Zurich. Elle propose des abonnements mensuels tournant autour des 3 500 euros pour une utilisation illimitée de ses jets ultra-light, à savoir des Embraer Phenom 300 de huit places offrant un service classe affaires avec port USB, WiFi et prestation de bord avec accès à des aérogares privatives.

Lors de son lancement à Luton, Surf Air indiquait vouloir récupérer la clientèle classe affaires des transporteurs traditionnels. Les billets se vendent sur application, la compagnie assurant pouvoir disposer d’un avion en 15 minutes. Toutes les options restent ouvertes. Et, comme dans le reste du transport aérien, l’aviation d’affaires est devenue l’une des multiples formes du voyage aérien. Glamour ou pas !

L’air à la carte

L’aviation d’affaires est avant tout synonyme de souplesse et de rapidité. Les opérateurs ont mis au point des offres adaptées aux besoins des entreprises et les proposent sous différentes conditions.

L’aviation d’affaires “corporate” ou en multipropriété
Selon les spécialistes, l’achat en propre d’un avion d’affaires se justifie à partir de 400 heures de vol par an, et il faut 50 heures pour amortir un investissement en propriété partagée. Plusieurs entreprises peuvent aussi s’associer pour acquérir un avion qui sera ensuite confié à une compagnie d’avions-taxis. Celle-ci se chargera de commercialiser les heures de vol non utilisées pour réduire les coûts d’utilisation. Enfin, l’entreprise peut acheter des heures de vol pour effectuer ses déplacements, des formules par abonnement étant également proposées.

L’aviation d’affaires commerciale
De nombreux acteurs louent à la demande des avions-taxis avec leur équipage. Chaque vol donne lieu à une cotation en fonction de sa durée et du type d’avion utilisé. Dans ce cadre, les entreprises peuvent s’adresser soit directement à une compagnie, soit à un courtier qui effectuera les démarches nécessaires, soit à une plate-forme de réservation en ligne.

Principales compagnies d’avions-taxis : AB Corporate Aviation, Global Jet Service, Luxaviation, NetJet, Valljet, Voldirect, Wijet.

Principaux courtiers : Air Charter Service, Avico, Eurosky Solutions, IBC Aviation, LunaJet, Premium Monaco, PrivateFly, Taxi Jet

Principales plates-formes de réservation : Busjets, Evolution Jet, FlyVictor, GoodWill, Jet Smarter, Private Fly, PrivateJet Finder.

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