
Sainte-Sophie, la mosquée bleue, Topkapi, le Grand Bazar : ces monuments emblématiques restent bien sûr les incontournables d’un séjour à Istanbul. Mais ils n’en constituent plus aujourd’hui l’unique attrait, loin s’en faut. Car les faubourgs réhabilités de la ville ancienne ont pris le relais. Autrefois décrits comme un dédale de rues boueuses peuplées de personnages frustes et de chiens errants, ils représentent le nouveau cœur de la cité.
Elle est bien obsolète, cette image d’une ville aux deux visages, “incomparable dans sa décrépitude” telle qu’elle fut longtemps présentée sous l’in?uence des récits de Théophile Gautier, Pierre Loti et consorts… La splendeur des coupoles et des minarets composant avec la lumière et la mer de Marmara des tableaux d’une délicatesse “digne des contes des Mille et Une Nuits”, selon l’expression de Gérard de Nerval, ne contraste plus avec la noirceur des maisons de bois lépreuses.
Depuis quelques temps déjà, la Turquie a rejoint la tête du peloton des économies les plus dynamiques du monde. Et sa capitale économique et culturelle fourmille de mégaprojets : un canal de 50 km de long reliant en ligne droite la mer Noire à celle de Mar- mara, un troisième aéroport, un nouveau pont sur le détroit, un port, un autre boulevard périphérique, une mosquée géante, deux villes nouvelles, une île arti?cielle d’une capacité de 300 000 habitants… Sans compter les malls gigantesques qui poussent ça et là avec leurs cortèges de tours résidentielles et d’immeubles de bureau…
Carrefour de l’art contemporain
Installé dans un vaste entrepôt de l’ancien port de marchandises de Karaköy, l’Istanbul Modern – dont on peut privatiser le beau restaurant en terrasse sur le Bosphore – symbolise le renouveau artistique de la ville. D’autant plus qu’à travers une programmation de qualité, le musée compte pleinement s’inscrire dans les circuits culturels mondiaux. Son ouverture en 2004 a stimulé tout un mouvement de reconversion d’un patrimoine industriel en désuétude en lieux chics et trendy. Ainsi Santralistanbul, une usine électrique désaffectée depuis 1983, a-t-elle été métamorphosée en espace d’art contemporain et en musée de l’énergie. Aujourd’hui, ces friches réhabilitées sont plébiscitées par les groupes incentive, tout autant privatisées que les palais ottomans, évidemment sublimes, mais plus convenus. “Pour un événement, les marques de luxe ont tendance à privilégier les usines désaffectées et autres lieux décalés”, indique Anthony Doucet, directeur marketing et communication de The House Hotel.Dialogue de l’ancien et du moderne
L’Esman Sultan, ancienne résidence de la ?lle du monarque Abdülaziz devenue un temps dépôt de tabac, puis atelier de charpentier ravagé par un incendie, est représentatif de ces espaces réinventés. Les quatre murs du bâtiment en ruine ont été conservés avec l’ordonnance régulière de ses larges baies. Mais ils recèlent un écrin de verre protecteur, pour des événements tout au long de l’année. Au dialogue des briques anciennes et des parois vitrées répond la magie du lieu, mitoyen de la mosquée d’Ortakoy et en première ligne sur le Bosphore, surplombé par son fameux pont, l’un des plus longs ouvrages suspendus au monde.

Réserver ce type d’endroits garantit la surprise des hôtes, tant l’image la plus répandue d’Istanbul est celle d’une ville encore dans le passé. “Il suf?t de voir Skyfall, le dernier James Bond, sourit Anthony Doucet. “La séquence tournée dans le bazar présente des étals comme il n’en existe plus depuis des lustres. On y voit des ânes, et même un chameau : on a l’impression d’être au Caire au début du XX e siècle ! Or la ville offre un cocktail Orient-Occident détonant, remarque ce Français installé ici depuis cinq ans. Les ambiances s’y télescopent : celle du hammam à l’atmosphère surannée, celle du restaurant en toit-terrasse au style très new-yorkais, celle du club où danser jusqu’au bout de la nuit…”
Mille et une nuits enfiévrées
De fait, Istanbul, mégapole où plus de la moitié de la population a moins de 30 ans, vit au rythme de sa jeunesse, ne manquant ni de restaurants, ni de lieux de fêtes à privatiser. Sur le Bosphore, vers Ortakoy, le Suada occupe une petite île située dans le détroit et abrite plusieurs restaurants ainsi qu’une piscine olympique… Musique techno, jetsetters en délire et bains de champagne : de juin à septembre, tandis que c’est l’heure du thé sur la rive asiatique, on se croirait au Nikki Beach de Saint-Tropez. Les alentours du pont du Bosphore concentrent d’ailleurs les clubs les plus célèbres de la ville comme Reina, une institution glamour qui fête ses dix ans : cinq restaurants, des bars et un dance ?oor qui accueillent les célébrités de passage, de Gisele Bündchen à Uma Thurman. Tout aussi attractives, les nuits sans ?n du Sortie – 3 500 m2, sept restaurants et trois bars – ou du Nomads qui revisite l’ambiance “Mille et une nuits” avec danseuses orien- tales et sofas profonds.Quartiers populaires et créatifs
La prospérité économique d’Istanbul se jauge dans les rues de Nisantasi, quartier résidentiel qui concentre les boutiques des grands noms du luxe et de la crème des stylistes turques tels Atil Kutoglu ou Asli Güler. Mais c’est dans la partie sud-est de Beyoglu, sur la rive de la Corne d’Or opposée au quartier touristique, que son dynamisme culturel s’éprouve. Face à la vieille ville, ces quartiers populaires jadis peu fréquentés sont désormais le poumon de la ville. Les espaces d’art contemporain y ?eurissent, en particulier aux envi- rons de la tour génoise de Galata.“Le public des amateurs d’art témoigne ici d’une réelle curiosité, d’une ouverture d’esprit et d’un désir d’échanger que l’on ne trouve plus à Paris, où les collectionneurs semblent blasés”, note Steven Riff. Ce Français a choisi de fermer ses galeries de Strasbourg et Paris pour s’implanter dans ce quartier. Dernièrement, il exposait l’Américain Frank Stella et le Français Bernar Venet ; il présente aujourd’hui des images du Stambouliote Ahmet Ertug. Ce photographe mondialement reconnu pour ses travaux sur les bibliothèques et les opéras d’Europe a mis son art au service des modi?cations qui bouleversent la métropole.
Dossier - Istanbul : pont des arts sur le Bosphore
- Istanbul, pont des arts sur le Bosphore
« Faire découvrir le vrai Istanbul, pas la ville figée » : Anne Dumortier Aksoy, Kirkit Voyage

































