Kent : d’un château, l’autre

Avec les J.O., le jubilé de la reine et les 200 ans de Dickens, 2012 est l’année de l’Angleterre… Une raison supplémentaire de découvrir les bucoliques beautés du Kent, à moins d’une heure de Londres et à deux heures de Paris en Eurostar.

Bucolique, le Kent ? Indeed… La région du sud-est de Londres mérite véritablement son surnom de “jardin d’Angleterre”. Si on voulait inventer un nouveau verbe, créer un néologisme sur le modèle d’“il pleut” ou “il neige”, alors, sans l’ombre d’un doute, on dirait à propos du comté qu’“il bucole”. Partout et encore ; que ce soit au bord de routes engoncées entre deux haies impeccablement taillées, dans ses vertes prairies, le long des murs de ses vieilles houblonnières ou encore à l’ombre des arbres de ses innombrables vergers… C’est bien simple, dans le Kent, on se croirait dans une pastorale d’autrefois. Pourtant, les amours filées dans le comté, du moins pour les plus aristocratiques, n’ont pas toujours été de tout repos. Celles de Henri VIII, en particulier, et ses moult châteaux qui changèrent le destin de l’Angleterre.

Tout commence à Leeds, une ancienne forteresse normande, maintes fois remaniée au cours des siècles. C’est là que le roi vient avec sa – première – femme, Catherine d’Aragon, courir les bois où foisonne le gibier. Posé sur une île minuscule au cœur d’un très vaste domaine, le château mire encore aujourd’hui sa silhouette crénelée dans l’eau vert clair de ses douves. Alentours, les allées majestueuses, où des paons aux allures de vieilles reines trop maquillées se promènent la tête haute, conduisent à des labyrinthes de buis, des grottes, des volières, des roseraies, des pâturages où paissent les brebis. Un charme fou qui toucherait au plus profond l’âme la plus insensible au monde ; surtout après que les derniers visiteurs ont levé le camp. Car, à Leeds Castle, on peut se laisser enfermer après la fermeture des grilles. C’est même encouragé. “Nous proposons de nombreuses options de séjour sur le domaine”, explique Shane Guy, directeur des relations publiques. Si les cottages rénovés en B&B de luxe sont plébiscités le week-end, de leur côté les groupes incentive bénéficient d’une offre encore plus alléchante : dîner et dormir au château, pour peu qu’on le loue pour 24h. Dans ce cas, il faut choisir parmi treize mansardes réaménagées ou, beaucoup plus chic, sept chambres d’une élégance royale, meublées comme à l’époque de Lady Baillie, la dernière propriétaire des lieux.

Richissime Anglo-Américaine, Lady Baillie était réputée, dans les années 30, pour ses réceptions somptueuses attirant le tout Hollywood. Aujourd’hui, la fête continue : champagne dans la salle à manger qui inspira celle de la Maison Blanche, piano dans le salon chinois et petits fours dans la bibliothèque riche de de 3 000 volumes. “On peut recevoir plus de 100 personnes à table dans la grande salle à manger”, ajoute Shane Guy. À travers les fenêtres en ogive, on aperçoit des cygnes noirs qui passent sur l’eau silencieusement. Le temps n’existe plus… Cependant, l’équipement appartient résolument au XXIe siècle. “Le château a 900 ans, mais propose partout le WiFi”, conclut Shane Guy. Côté activités, il n’y a que l’embarras du choix : golf, initiation à la fauconnerie, visite du domaine en hélicoptère ou découverte des souterrains… Tout est possible au “loveliest castle in the world”, comme l’avait nommé un chroniqueur du XIXe siècle.

Paisibles vergers

Image previewAutres temps, autre lieu, à Hever cette fois, un château où régnait Anne Boleyn autrefois. C’est face à un paisible verger, entre les murs d’un château normand, que grandit la damoiselle qui fit tourner la tête royale avant de la perdre elle-même, bien des années plus tard, sous le fer de son cruel mari d’Henri VIII. Devant la forteresse de son enfance, quasi identique à ce qu’on dit dans les contes, on se demande comment ces murs enchanteurs ont pu engendrer un si triste destin. Datant de 1272, Hever connut trois grandes périodes. Celle où une famille normande s’installa derrière un robuste mur d’enceinte pour se protéger des invasions anglo-saxonnes. Puis une autre, qui commence à partir de 1462 avec la construction de la partie intérieure où le grand-père d’Anne fait ajouter des murs à colombages et de jolies pièces agrémentées de gigantesques lits à baldaquin.
 
Pour autant, ce que l’on voit aujourd’hui, c’est à William Astor qu’on le doit. Car, en 1903, le richissime Américain, propriétaire du Times, rachète une véritable ruine et la transforme en maison de famille. Il y fait ajouter des boiseries de style élisabéthain et des stucs qui se mêlent à l’ensemble avec virtuosité. Surtout, il fait construire, attenant au château, un “village Tudor”, dans le style Renaissance anglaise, qu’il destine aux commodités de ses visiteurs. L’endroit fait illusion ; on croirait une construction vieille de cinq siècles. “On y trouve 21 chambres de standard cinq étoiles ainsi que de très beaux salons pouvant accueillir des événements corporate”, explique Vivien Oldfield, directrice marketing. L’endroit, d’un calme absolu, est un labyrinthe de petits couloirs et de grands salons, comme la “Tudor meeting room” et sa sublime cheminée que l’on allume encore dans les grandes occasions.
Ici comme à Leeds, la vie de château est possible l’espace d’une soirée et de quelques activités ludiques. “Pour le lancement d’un jeu vidéo ayant trait au Moyen-âge et à la Renaissance, nous avons organisé un banquet médiéval et une initiation aux danses de l’époque Tudor”, raconte Vivien Oldfield. Du cours d’archerie au survol en hélicoptère, en passant par les joutes sur l’eau, tout est envisageable. Même la découverte, avec un botaniste patenté, des roses du jardin italien, dont la construction, avec la création d’un lac, nécessita l’emploi de 800 hommes. Astor voulait ainsi retrouver l’atmosphère d’un Pompéi imaginaire où pouvoir essaimer les dizaines de sculptures antiques qu’il avait rapportées de Rome à la fin de son mandat d’ambassadeur.
 
“On célèbrera en 2013 le cinquantième anniversaire de l’ouverture du château au public”, conclut Vivien Oldfield. Un vrai succès avec un public très nombreux, puisque 250 000 visiteurs viennent chaque année découvrir le lieu où Henri VIII tomba follement amoureux d’Anne Boleyn. Pour mieux la courtiser, il se cachait dans un autre château, à quelques kilomètres, prétextant des parties de chasse afin de ne pas éveiller les soupçons… À Penshurst Place, construit en 1341, pavillon de forêt d’un riche marchand dans les premiers temps, puis un véritable palais lorsqu’il passe entre les mains du richissime duc de Buckingham. Pour montrer sa puissance, le duc organise une fête somptueuse en l’honneur d’Henri VIII. Pour le récompenser de tant d’audace et de trop de richesse, le roi le fait exécuter et prend possession des lieux…
 

Destins tragiques

S’agissait-il d’une stratégie politique, comme en connaîtra Fouquet, sous Louis XIV, ou d’une vraie histoire d’amour ? C’est en tout cas depuis ces murs épais de grès qu’Henri rendait de secrètes visites à sa dame et que, dit-on, il séduisit aussi, et tant qu’à faire, sa sœur Mary. C’est d’ailleurs parce que cette figure royale fut si liée à Penshurst Place que, pour son 500e anniversaire, des “jardins héraldiques” furent plantés en l’honneur d’Henri VIII. “Depuis 660 ans, les propriétaires du château n’ont cessé de cultiver des jardins”, raconte Verity Clarke, guide officiel. Aujourd’hui, on peut en visiter treize, de préférence au mois de juin, quand les roses sont en fleurs. Mais, entre tous, c’est l’“Union Jack Garden” qui émerveille : roses rouges, blanches et lavande viennent former un drapeau anglais que l’on admire aussi bien du ciel que depuis une plateforme, posée au pied de l’immense parterre.
 

Les contes de Canterbury

Si on ne dort pas au château, dont une grande partie est habitée, en revanche, on y dîne et, bien sûr, on y festoie. En particulier dans le gigantesque Baron’s Hall, l’un des rares vestiges d’architecture domestique médiévale pouvant accueillir jusqu’à 140 personnes. C’est l’époque des troubadours qui, d’un coup, revit sous la haute charpente en châtaigner soutenue par de drôles de sculptures, caricatures des ouvriers de la maison médiévale. “En général, dans le Kent, il ne reste que des châteaux fortifiés. Cette salle du XIIe siècle est unique”, dit encore Verity Clarke.
 
Pour terminer ce périple dans le tournoiement des amours royales, c’est vers Canterbury que l’on se dirige et sa cathédrale fondée en 597 par le moine Augustin, venu christianiser les îles britanniques. Sa célébrité, la ville la doit à son archevêque catholique, Thomas Beckett, qui y fut assassiné en 1170 et qui, dit-on, faisait des miracles. Geoffrey Chaucer raconta les pèlerinages qui s’ensuivirent dans ses célèbres Canterbury Tales, mis en scène ultérieurement par Pasolini. À la fin du XIVe siècle, la cathédrale fut transformée en joyau gothique, avec ses magnifiques vitraux. “La plus importante collection d’Angleterre”, affirme Sandra Heyworth, porte-parole du lieu.
 
Mais ce qui fit vraiment la réputation de Canterbury, cette ville-jardin traversée par la Stour, c’est l’acte de naissance de l’Église anglicane, dans les années 1530. Ayant rompu avec Rome après s’être vu refuser le divorce d’avec Catherine d’Aragon par le pape Clément VII, Henri VIII se proclama chef suprême de la Nouvelle Église d’Angleterre afin de pouvoir épouser Anne Boleyn. Il donna au nouvel évêque de Canterbury le titre de “primat”.
Pour les groupes affaires qui découvrent les cryptes et chapelles secrètes de ce formidable ensemble religieux, il n’y a rien de plus grandiose qu’un dîner donné dans le promenoir de l’ancien couvent. On pousse une porte cachée et, miracle, on débouche sur un carré de voûtes sculptées, autour d’un jardin fleuri. “Nous organisons des événements dans l’une des salles du promenoir, avec possibilité de dresser le cocktail à l’extérieur”, continue Sandra Heyworth.
Le lieu est tout simplement magique. “On peut aussi dormir sur place, dans l’une des 28 chambres qui ont toutes vue sur la cathédrale”, reprend Sandra Heyworth. Pour les séminaires, un centre de conférences en bois, aux formes rondes, accueille jusqu’à 250 personnes. La paix sur terre, dans le soir, quand l’air est doux, lorsque les grilles qui ferment le domaine épiscopal sont closes… Un calme tout relatif puisque, dit-on, la nuit convient aux turpitudes des fantômes…