Moteur grippé pour le tourisme international

Restrictions à l’entrée de certains pays, quarantaines obligatoires dans d’autres : pour quelques mois encore, le tourisme international est mis en observation par les gouvernements comme par les entreprises.

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Où aller ? Dans quelles conditions ? Sous quelles contraintes ? Après avoir tarabusté les vacanciers cet été, ces interrogations inquiètent maintenant les voyageurs d’affaires, en particulier ceux ayant prévu de participer à des événements à l’international. Les déplacements professionnels sont à la peine, et le tourisme d’affaires l’un des secteurs les plus impactés par la pandémie.

Nombre de salons et congrès programmés au second semestre pourraient disparaître définitivement du calendrier 2020 en raison des mesures restrictives mises en place pour le passage aux frontières, de même que par l’absence prolongée de vols commerciaux entre certains pays. D’autant que la situation sanitaire, qui s’améliorait en Europe au début de l’été, se détériore à nouveau dans plusieurs pays, notamment en France. Ce qui pousse ses voisins européens et certains pays lointains à limiter l’entrée de nos compatriotes sur leur territoire.

2020 restera sans nul doute dans l’histoire comme une annus horribilis. En quelques mois, la Covid-19 a chamboulé l’ensemble de la planète, faisant près de 900 000 morts et plongeant les économies dans la crise. Le confinement instauré dans la plupart des pays a entraîné un coup d’arrêt brutal des déplacements, un pic ayant été atteint en mai avec une chute de 98 % des voyages internationaux comparés à mai 2019 selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT).

Particulièrement touchés, les constructeurs aéronautiques, les exploitants d’aéroports, les compagnies aériennes et ferroviaires, les groupes hôteliers et autres grands réseaux d’agences de voyages ont rapidement annoncé d’importantes coupes dans leurs effectifs afin de redresser des comptes devenus rouges vifs, faisant le dos rond avant un retour à la normale espéré, au mieux, en 2023.

Si certains ont survécu grâce à des prêts étatiques garantis, plusieurs opérateurs ont déjà disparu du paysage touristique mondial : la compagnie Flybe, le transporteur en autocar Eurolines, les croisiéristes Pullmantur et Cruise & Maritime Voyages… Au niveau mondial, l’OMT estime que pas moins de 100 millions d’emplois pourraient être perdus dans ce secteur. De janvier à mai 2020, 300 millions de touristes se sont en effet volatilisés, engendrant une perte de 320 milliards de dollars, soit 269 milliards d’euros, pour les recettes touristiques. Des pertes qui n’ont fait que s’amplifier depuis.

La Chine a en partie levé l’interdiction des vols vers Pékin. Huit pays, dont quatre en Europe, ont été autorisés à reprendre des lignes aériennes directes.
La Chine a en partie levé l’interdiction des vols vers Pékin. Huit pays, dont quatre en Europe, ont été autorisés à reprendre des lignes aériennes directes.© Ludovic Maisant
De nombreux pays asiatiques comme le Japon se sont coupés des voyageurs long-courriers, mais également des pays voisins.
De nombreux pays asiatiques comme le Japon se sont coupés des voyageurs long-courriers, mais également des pays voisins.© StreetVJ/shutterstock.com

Les destinations touristiques, qui espéraient une reprise progressive du tourisme international cet été suite à une décrue de la pandémie post confinement, en sont pour leurs frais. La remontée des cas de contamination liée au relâchement des populations et à une reprise timide des échanges européens à la faveur des vacances ont poussé des états à réintroduire des conditions strictes d’entrée sur leur territoire. Le plus souvent sans concertation. Selon les pays, il faut remplir un formulaire d’identification électronique dans les 48 heures précédant son arrivée, indiquer son lieu de séjour, montrer patte blanche avec un test PCR datant de moins de 72 heures ou en faire un dans la gare ou l’aéroport d’arrivée, se mettre en quarantaine… Voire le tout à la fois !

Plusieurs pays n’ont en outre pas hésité à fermer leurs frontières afin d’éviter toute résurgence de l’épidémie à l’image de Maurice et du Canada jusqu’à la fin de l’été ou encore de l’Afrique du Sud, possiblement jusqu’en 2021. Plus loin dans le calendrier, certaines informations font état d’une réouverture de l’Australie au printemps 2021 et de la Nouvelle-Zélande en septembre 2021 ! Par ailleurs, si les consulats indiens diffusent à nouveau des visas business, le site France Diplomatie du Quai d’Orsay précise que “les liaisons commerciales internationales sont [toujours] suspendues”.

À partir de la mi-août, les voyageurs français, en particulier les résidents des grandes métropoles, sont devenus persona non grata dans de nombreux pays d’Europe.

Pour sa part, l’entrée sur le sol américain, selon la proclamation 9993 de la Maison-Blanche, est également “suspendue” pour tous les étrangers “qui se trouvaient physiquement dans l’espace Schengen durant 14 jours précédant leur entrée ou leur tentative d’entrée aux États-Unis”. Il est donc théoriquement possible pour un Français de fouler le sol américain s’il a passé auparavant 14 jours hors de l’espace Schengen, et cela dans un pays ne faisant pas l’objet de restriction de voyages de la part du gouvernement américain. Les États-Unis, comme le Brésil, se sont toutefois rayés eux-mêmes de la carte des destinations touristiques suite à leur mauvaise gestion de la pandémie et la politique désinvolte de leurs présidents respectifs face au virus. Afin de s’y retrouver avant d’entreprendre tout déplacement professionnel, il faut donc impérativement consulter le site France Diplomatie (Conseils aux voyageurs) du ministère des Affaires étrangères.

À l’île Maurice, la réouverture des frontières commence en octobre avec la reprise des vols sur certaines destinations, avant d’aller plus loin en fonction de la pandémie.© Alain Parinet
L’Australie limite drastiquement les entrées sur son territoire, la réouverture des frontières n’étant pas attendue avant l’an prochain.© Ludovic Maisant

Peu nombreuses à communiquer actuellement, les destinations internationales ont remisé les classiques campagnes de promotion vantant leurs sites touristiques emblématiques au profit de messages sans chichi, purement informatifs sur leur situation sanitaire et les procédures d’entrée sur leur sol. Une nécessité, car ces deux éléments ont fluctué ces derniers mois selon l’émergence ou non d’une seconde vague épidémique dans le pays ou de voisins confrontés à une hausse du nombre de cas de coronavirus. Confrontée à cette situation, la France est concernée par ces limitations, introduites dès la mi-août par plusieurs pays européens. Et plus particulièrement pour les voyageurs en provenance des nouvelles “zones rouges” que sont l’Ile-de-France, Provence Alpes Côte d’Azur, la Nouvelle Aquitaine, l’Occitanie… Depuis la fin août, le Danemark refuse les voyageurs hexagonaux à moins d’un “motif légitime et justifié”. Les Seychelles et Chypre ont fait de même, alors que l’Allemagne demande à toute personne en provenance d’un pays ou d’une zone à risque de réaliser un test de dépistage dans les 72 heures et de se placer en quarantaine dans l’attente du résultat.

Plus restrictif encore, le Royaume-Uni a rétabli une quarantaine de deux semaines pour tous les visiteurs en provenance de l’Hexagone, mais également de Belgique, des Pays-Bas, de Suisse, de Malte et de Tchéquie… Une décision surprise à la fin de la période estivale qui a eu pour conséquence d’entraîner le retour précipité de centaines de milliers d’Anglais en vacances dans l’Hexagone, prenant d’assaut compagnies aériennes, trains Eurostar, navettes Eurotunnel et autres ferries transmanche. À cela, les personnes prêtent à s’isoler 14 jours doivent également remplir un formulaire sur le site du gouvernement britannique afin d’indiquer leur adresse de séjour, les contacts et autres informations sur leurs déplacements. De quoi tarir durablement tous types de voyage outre-Manche…

Le report des grands événements internationaux a conduit le palais des congrès de Montréal à développer des solutions de conférences virtuelles.© OT Montréal
La décision prise par Londres de réintroduire une quarantaine pour les voyageurs français réduit d’autant les voyages de part et d’autre de la Manche. © Ludovic Maisant

Chaque pays adopte des mesures de protection en ordre dispersé. Dans cette cacophonie générale, la Commission européenne essaye tant bien que mal d’imposer aux 27 une approche coordonnée pour ne pas déboussoler les voyageurs. Pour cela, elle a même créé un site, Reopen Europe (reopen.europa.eu), le tout avec la volonté de définir un cadre commun en ce qui concerne les mesures appliquées aux voyageurs provenant de zones à haut risque. Autre proposition : une cartographie avec un code couleur vert-orange-rouge selon la circulation du virus. Sous condition de réciprocité, la Commission demande aussi que les États lèvent progressivement leurs restrictions avec certains pays, dont la Chine, le Japon, le Canada et l’Australie.

Toutefois, il est encore possible de trouver quelques pays ouverts comme le Portugal, l’Espagne, la Turquie ou encore la Croatie qui, eux, n’hésitent pas à s’afficher comme “destination touristique sûre”, selon Kristjan Stanicic, directeur général de l’office national du tourisme croate. Des pays au PIB dépendant fortement du tourisme et qui ont souhaité sauver leur saison en accueillant à bras ouverts les estivants européens…

Avec le même objectif, la République dominicaine a également allégé son protocole, passant de la fourniture obligatoire d’un test négatif de moins de cinq jours à des tests aléatoires à l’arrivée dans les aéroports. “La distanciation sociale et l’utilisation de masques seront obligatoires pendant la durée de séjour”, précise toutefois l’office du tourisme du pays. L’île des Caraïbes, qui accueillait 6,5 millions de touristes par an avant la pandémie, va même plus loin en accordant gratuitement à chaque touriste “un plan d’assistance qui inclura une prise en charge pour les urgences, la télémédecine, l’hébergement en cas de séjours prolongés et les frais liés à la modification de vol en cas d’infection”.

Les destinations dépendantes économiquement du tourisme restent plus ouvertes et soutiennent le secteur avec des protocoles sanitaires stricts et des assurances intégrant les dépenses potentielles liées à la pandémie.

L’office du tourisme du Portugal s’est engagé dans cette même voie en lançant sa Portugal Travel Insurance, une assurance voyage supplémentaire dont la souscription couvre les dépenses liées à une éventuelle infection au coronavirus pendant son séjour (frais médicaux et hospitaliers, frais d’annulation, d’interruption ou d’extension…). Très offensif pour attirer les voyageurs, Turismo Portugal avait préalablement déployé son label “Clean & Safe” destiné aux hébergements, aux restaurants, réceptifs et agences de voyages.

Ces chartes sanitaires instaurées par de nombreux pays, mais également par des groupes hôteliers, compagnies aériennes et loueurs de voitures seront-elles suffisantes pour restaurer la confiance des voyageurs ? Nombre d’entreprises ont en effet restreint – quand ils ne les ont pas interdits – les déplacements professionnels et participations à des opérations MICE afin de privilégier les échanges virtuels. “Nous sommes dans une période de peur. Les entreprises ne veulent pas se réunir pour éviter la création de cluster qui impacterait leur activité et qui les ferait apparaître comme de mauvais élèves au niveau sanitaire”, témoigne une agence événementielle sous couvert d’anonymat.

Aux États-Unis, des mesures strictes aux frontières, tranchant avec la gestion intérieure de la pandémie. © Ludovic Maisant
La visioconférence, une alternative aux déplacements de plus en plus crédible. © fizkes/shutterstock.com

En l’absence d’un vaccin fiable qui permettrait d’enrayer la propagation du virus à long terme, les voyages internationaux devraient rester erratiques, fluctuant entre les pays au gré de la situation sanitaire. La course au vaccin est heureusement lancée, et les premiers tests à grande échelle engagés dans plusieurs pays. Mais il faudra, une fois le graal trouvé, encore plusieurs années pour que l’ensemble de la planète puisse en bénéficier selon les capacités de production des laboratoires pharmaceutiques. Et IATA, l’organisation internationale du transport aérien, tire déjà la sonnette d’alarme dans un communiqué estimant qu’il ne faudra pas moins “de 8 000 Boeing 747 tout cargo pour acheminer une dose du futur vaccin à tous les habitants de la planète”.

En attendant, la distanciation et les gestes barrières s’imposent, et le masque devient de rigueur dans les rues des grandes villes. Les voyages d’affaires reprendront-ils comme avant une fois l’épidémie vaincue ? Rien n’est moins sûr. La généralisation du télétravail et l’essor de la visioconférence ont montré que certains déplacements n’étaient pas impératifs. D’autant que le coût des voyages pourrait augmenter afin d’intégrer les dépenses “santé/sécurité” réalisées par les États, aéroports et transporteurs. D’autre part, le flygskam, “la honte de prendre l’avion”, n’a pas disparu avec l’arrêt des vols commerciaux. Cette tendance augmente en Europe, pays scandinaves en tête. Dans un souci de préservation de l’environnement et de réduction des coûts, les entreprises pourraient alors décider de limiter les voyages professionnels au strict nécessaire.