
Au livre des records des capitales pionnières, Saint-Domingue mérite la première place, haut la main. Première université, première cathédrale, premier hôpital du Nouveau Monde, et premières rues pavées aussi… Prologue de l’épopée des conquistadors, les premières pages de son histoire coïncident avec l’arrivée des troupes de Christophe Colomb qui débarquent dans l’île en décembre 1492… Et s’empressent d’asservir la population autochtone. Mais les Indiens Taïnos, habiles agriculteurs qui vivaient en paix jusque-là, se rebellent et prennent la fuite…
Refusant leur nouveau destin d’esclaves assignés à l’exploitation des mines aurifères, ils gagnent les montagnes pour se livrer à un autogénocide pathétique. Avortement systématique, suicides individuels et collectifs : en moins d’un demi-siècle, une population estimée à 4 millions d’individus s’est anéantie. Pendant ce temps-là, Saint-Domingue prospère. Fondée dès 1496 par Bartolomeo Colomb, frère cadet du conquistador, elle se pare de tous les atours d’une ville puissante. “Pour les groupes, la découverte de la capitale peut donner lieu à un rallye pédestre ludique et historique reliant un ensemble de bâtiments du XVI e siècle peu étendu et remarquablement conservé”, remarque Thelma Martinez, directrice du marketing de l’Association nationale de l’hôtellerie et de la restauration. La machine à remonter le temps s’enclenche en visitant l’Alcazar de Colomb (1514), siège de la Couronne espagnole aux Amériques et demeure du fils de Christophe, le gouverneur de l’île. C’est dans ces lieux de réception privatisables dominant le rio Ozama que furent planifiées les invasions à venir. Il y résonne les noms de corsaires légendaires, le Who’s who interlope des flibustiers et pirates des Antilles comme celui de la haute noblesse castillane en visite de famille dans les demeures des alentours…
Soirées thématiques : pirates ou colons ?
Pièce maîtresse de ces édifices Renaissance aux porches ouvragés et patios luxuriants, le palais des capitaines généraux. Il abrite désormais le superbe musée de las Casas Reales qui relate les divers aspects de la vie de l’époque. Privatisable lui aussi, comme l’essentiel des beaux édifices de la ville, ce patrimoine se prête évidemment à l’organisation de soirées thématiques, pirates ou colons au choix, sachant que les plus cruels sont bien évidemment les seconds. Et pour peu qu’on séjourne ici durant le carnaval (entre janvier et mars), la fin de soirée est assurée en compagnie d’une impressionnante galerie de monstres bariolés, de diables effrayants et de caricatures en tout genre, Fidel Castro en tête.
À une heure de route vers l’est : Bayahibe. Cette station balnéaire proche de la capitale est un petit port animé du fait de sa proximité avec Saona, zone protégée intégrée au Parque Nacional del Este. Quasi inhabitée bien qu’il s’agisse de la plus grande île du pays, 130 km2, Saona est en effet très visitée par les amateurs de robinsonnades attirés par ses plages “désertes”.
Cocktails “flottants”
En catamaran ou en hors-bord ultrarapide, les groupes ont, durant la traversée, l’occasion de profiter des piscines naturelles où sont souvent organisés des cocktails “flottants”. Le bateau étant privatisé, l’excursion se poursuit au gré des demandes : baignade, déjeuner ou dîner, voire bivouac comme l’organise l’agence réceptive El Caballo Tours sur une plage en bordure du maquis tropical (voir encadré page 72). Entre la découverte des grottes qui furent occupées par les Taïnos, la rencontre avec les iguanes ou l’excursion dans l’un des quelques hameaux de l’île, les activités possibles sont variées. À Mano Juan – une trentaine de maisons de pêcheurs groupées le long de la plage – la place du village est abritée sous une paillote accueillant une dizaine de bancs disposés en U entre l’épicerie et le ponton. On y discute de tout et de rien, de la dernière pêche, des nouvelles de l’aîné parti tenter sa chance à Saint- Domingue. Les visiteurs sont bienvenus, et l’on est soucieux de leur expliquer le malheur qu’a représenté le cyclone Georges qui a tout détruit ici, en 1998, tout, c’est-à-dire les maisons car il n’y a rien de plus à Mano Juan, ni piste, ni voiture, ni aucune infrastructure hormis le générateur électrique. C’est dire que nous sommes loin de Punta Cana, pourtant à moins de deux heures de route de Bayahibe.
Punta Cana ? Un eldorado plus contemporain et plus tapageur aux mines d’or à ciel ouvert : des kilomètres de plages bordées de cocotiers par milliers, le tout truffé d’une nuée de resorts de gammes variées dont la fréquentation abreuve depuis plus de vingt ans les coffres de leurs propriétaires. Le “all inclusive”, cette formule magique qui fit le bonheur des chaînes hôtelières, espagnoles pour la plupart, ayant eu la “vista” de s’implanter ici semble aujourd’hui gêner. Portée aux nues il y a moins de cinq ans encore, cette recette qui a assuré la success story du tourisme dominicain ne trouve plus guère de défenseur. “Bas de gamme”, le gros mot est lâché et il revient sur toutes les lèvres dans une formulation plus ou moins allusive, les officiels du tourisme préférant de loin évoquer un “déficit d’image”, tout en soulignant la croissance du secteur : +11 % de visiteurs dont l’essentiel à Punta Cana, qui rassemble plus de 30000 lits.
Montée en gamme à Punta Cana
Punta Cana n’a pas changé, son sable procure toujours aux pieds des touristes une caresse aussi douce que le cashmere. Cana, c’est ce palmier rustique avec lequel on réalise les toitures et les petites poupées colorées qui font le bonheur des vacanciers. Organiser un voyage incentive ici n’est pas un souci. Chaque hôtel, ou presque, comprend 500 chambres et possède son centre de conférences pouvant accueillir de deux cents à trois cents personnes. De même, rares sont les établissements ne disposant pas de quatre ou cinq restaurants privatisables. Quant aux quelques plages vierges restant dans les environs, elles sont bien évidemment aménageables elles aussi, ne demandant qu’à accueillir toutes sortes d’événements.
Mais les professionnels savent bien que pour maintenir une destination, il faut la renouveler. “Certes, la Rep dom a été galvaudée, mais il n’empêche que l’environnement est sublime et que nombre de clients y reviennent. Punta Cana fonctionne parfaitement comme cadre d’une opération développant un concept élaboré, ce qui incite à la créativité”, estime Stéphane Satin, président d’El Caballo Tours. Sans cette plus-value créative, Punta Cana ne peut offrir que ce qu’elle a : son sable, ses cocotiers et une infrastructure hôtelière bien souvent de qualité, mais aussi inégale et vieillissante. Pour autant, personne ne veut envisager que la région puisse devenir un jour une Acapulco bis, ex-reine de beauté dédaignée, sinon méprisée. D’où la création, ici et là, d’établissements plus cossus, plus feutrés, pour une clientèle qui ne s’envisage vraiment pas effectuer la danse des canards dans le bain à remous de la piscine. Première dans l’île, et signe des temps, le Bavaro Beach, l’un des premiers établissements implantés ici, va être incessamment détruit pour monter en gamme et devenir un cinq-étoiles supérieur. Quant au complexe Cap Cana conjuguant luxe et gigantisme, il est le symbole de ce renouveau de la région pour relever la tête, faire rêver encore et extraire Punta Cana de la règle des 3 B qui a assuré sa fortune, “Bueno, barato, bonito”… Bon, pas cher et joli.
“La prochaine destination du monde”, indique en toute modestie le bureau d’information de Cap Cana, sous-entendu du “beau monde”, ou du moins celui dont les comptes en banque sont suffisamment lestés pour y accéder. Car à l’inverse de Punta Cana, toute proche, Cap Cana fait le pari de l’exclusivité. Des kilomètres de plages privées, dont la plus belle du pays, une marina artificielle, la plus grande des Caraïbes, trois golfs signés Jack Nicklaus s’étirant en bordure de mer, des terrains de polo, un lycée international, privé lui aussi, cela va sans dire. Tout comme les 25000 hectares du domaine reliés par des routes aussi lisses qu’une table de billard, du jamais-vu dans l’île. Un ensemble qui s’affiche clairement comme une enclave de luxe destinée à concurrencer des destinations comme Saint Barth en pratiquant néanmoins des prix plus “attractifs”. Prix d’entrée : un million de dollars pour un pied-à-terre, nombre de villas s’y négociant plutôt 5 millions de dollars, sans compter les charges, bien entendu : la sécurité assurée par une armada de gardes sillonnant le domaine en 4×4 ou les mètres cubes d’eau indispensables pour arroser ses parcs luxuriants.
Cap Cana, le pari de l’exclusivité
Les trois hôtels du lieu ne pratiqueront évidemment pas le “all inclusive”. Il s’agira d’unités cinq étoiles luxe de moins de deux cents chambres et suites, dispersées dans des villas regroupées en hameau ou des bâtiments de moins de dix chambres. Elles auront tout pour satisfaire les opérations de prestige, comme le Sanctuary de la chaîne Alta Bella, dont l’ouverture est prévue en août 2007 et qui disposera d’un centre de conventions d’une capacité de 500 personnes. “Discrétion est ici le maître mot, résume Javier Jimenez, son directeur commercial. L’établissement est conçu pour que le personnel circule en sous-sol dans une grande rue desservant les zones techniques afin de préserver l’intimité des clients.” L’immensité de Cap Cana laisse songeur, tout comme son but, la matérialisation d’une certaine image du paradis sur terre.
Outre cette diversification vers le très haut de gamme, nouveau credo des investisseurs qui, par ailleurs, lotissent à qui mieux mieux pour commercialiser des appartements à 100000 dollars Punta Cana, certains professionnels voient et espèrent la renaissance de la République dominicaine dans un tourisme moins prédateur de paysage, plus curieux du pays, de ses habitants et de leur culture. Mais pour cela, il faudrait aussi que l’État entreprenne des investissements routiers qui n’ont cessé d’être différés. Résultat, la traversée du pays s’apparente parfois à un chemin de croix périlleux, constellé de nids-de-poule qui malmènent les vertèbres des automobilistes, multiplient les accidents, doublent les temps de trajet… Et entretient la grogne constante de la population.
Les meilleurs cigares du monde
Cependant, il serait dommage de ne pas circuler ici, en voiture ou en avion, l’ensemble du pays étant bien desservi par de nombreuses compagnies privées aux tarifs abordables (entre 50 et 70 dollars). En route pour Santiago, à 150 km de Saint- Domingue, on quitte la capitale pour le Cibao. Cette région agricole produit l’essentiel des fruits et légumes ravitaillant le marché intérieur. Elle participe activement aussi aux exportations du pays. Ainsi ses oranges et bananes dont il existe sept sortes, chacune ayant son usage dans la cuisine locale, alimentent les Antilles et Porto Rico. Quant à ses innombrables champs de tabac, ils sont transformés sur place en cohibas, churchills et autres torpedos qui sont dégustés aux quatre coins du monde. Avec 600 millions d’unités fabriquées chaque année, le pays est le premier producteur mondial de cigares, loin devant le Honduras (340 millions d’unités) et Cuba (entre 85 et 145 millions).
Deuxième ville de l’île (500000 habitants), la dynamique Santiago se prête à de nombreuses activités en dehors des sentiers battus du balnéaire. C’est l’occasion d’y rencontrer la population, notamment les torcedores qui confectionnent les cigares. Quelques tabacaleras comme Tabaco Carbonell, fondée en 1903, ouvrent leurs portes aux groupes qui peuvent ainsi s’initier aux différentes étapes de la fabrication. Initiation seulement car le cigare est une culture à part entière. Mais avec un guide comme Sylvain Bischoff, ethnologue français passionné, installé ici depuis 1996, on se prend rapidement au jeu et l’on perçoit toute la richesse du produit, avec ses terroirs et l’infinie subtilité des saveurs qu’ils engendrent.
Et puis Santiago abrite aussi le plus beau musée du pays, le Centro León, indispensable pour comprendre l’identité des Dominicains. Ce centre à la muséographie avant-gardiste captive le visiteur en faisant appel à tous ses sens. Modèle de mécénat éclairé, cette institution qui pallie le manque de politique culturelle du pays a été créée par la famille Jimenez qui détient plusieurs fleurons de l’industrie dominicaine : les cigares Leon Jimenez, mais aussi la bière Presidente, boisson nationale que les Dominicains aiment consommer glacée, vestida de nobia, en robe de mariée, la bouteille blanche de givre. Santiago, enfin, c’est aussi le berceau du merengue, à danser sans modération dans les cabarets locaux.
Cabarete, repaire des planchistes et des surfeurs
De Santiago, on rejoint la côte nord, sur l’océan Atlantique, aux environs de Puerto Plata, dont le port est malheureusement invisible, masqué derrière des colonnes de containers. La toute première destination touristique du pays dans les années 70 est aujourd’hui un peu délaissée, bien que son complexe Playa Dorada tente de se refaire une beauté avec des hôtels-boutiques comme le charmant Casa Colonial (voir guide pratique). Le Tip Top, l’unique catamaran de 75 pieds de la région – capacité : 70 personnes – permet d’accéder aux plages les plus isolées, comme Cambiaso au pied des contreforts de Cordillera Septentrional, un paysage très accidenté composant une multitude de petites vallées grandes ouvertes sur l’océan. Dans cette région d’élevage, des haies de cactus délimitent les champs. Pas de voitures sur les mauvaises pistes reliant les bourgs, on y circule exclusivement à cheval ou à dos d’âne. Une fois la grand-route retrouvée, on est tout près de Cabarete, La Mecque de la planche et du kyte, une plage bondée de terrasses qui ne s’animent pas avant la fin d’après-midi, les surfeurs prolongeant la fête tard dans la nuit. Épargnée par le tourisme de masse, Cabarete n’abrite pas de grands hôtels, mais des petites pensions bon marché comme le Sans Souci, à 15 dollars la nuit, adaptées aux moyens de ses jeunes visiteurs, des étudiants pour la plupart.
En continuant vers l’est, la route longe la mer. Aux environs de Nagua, les troupeaux de vaches paissent entre les cocotiers, puis on arrive à Las Terrenas, la “grande ville” de la péninsule de Samana, en fait un village bondé de Français qui ont développé ce lieu perdu entre mer et cocotiers au cours des années 80. Aujourd’hui, la bourgade est prisée des Dominicains de la classe moyenne qui y achètent des appartements aux prix encore abordables. Hormis la chaîne espagnole Bahia Principe qui vient d’ouvrir un cinq-étoiles, l’essentiel des lits est proposé par les appartements en location (150 euros/semaine), d’où une ambiance familiale paisible.
Samana, pour observer les baleines à bosse
À 50 km d’ici, de l’autre côté de la péninsule, Samana, port d’attache des bateaux qui organisent des excursions d’observation des baleines, bouillonne de touristes. Il faut dire qu’entre janvier et mars le spectacle qui s’y déroule est des plus étonnants : un millier de baleines à bosse viennent se reproduire ou mettre bas avant de regagner la haute mer. Cet événement rarissime est largement mis à profit pour développer une région jusque-là préservée. En novembre dernier, un aéroport international a été inauguré et la chaîne Bahia Principe y a implanté trois hôtels haut de gamme. Fleuron de ce parc : un cinq-étoiles grand luxe installé dans une maison coloniale sur l’îlot Cayo Levantado, à dix minutes en bateau de Samana. Mais le plus étonnant des environs s’étend de l’autre côté de la baie, à Los Haïtises. Cette mangrove est parsemée d’îlots calcaires, constellés de grottes comme dans la baie d’Halong, mais coiffés d’une végétation tropicale dense. Des eaux limpides, un chapelet de plages miniatures, la compagnie des dauphins… le vrai paradis de la République dominicaine. Un territoire classé parc national, vierge et préservé, pour l’instant.




















