RGPD et droit à la portabilité : quels bénéfices pour les voyageurs d’affaires ?

Le RGPD a introduit la possibilité de transférer des données personnelles d’un prestataire à un autre. Appliqué au voyage d’affaires, ce droit à la portabilité doit faciliter la circulation de l’information entre tous les acteurs de la chaîne. Les cas d’usage sont infinis.
RGPD : que va apporter le droit à la portabilité aux voyageurs d’affaires ?
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L’article 20 du Règlement général sur la protection des données (RGPD), entré en vigueur le 25 mai dernier, n’est pas le plus connu. Pourtant, à côté des classiques droits d’accès, de rectification et d’oubli, cet article confère au citoyen européen le droit à la portabilité. C’est-à-dire la possibilité de récupérer ses données personnelles auprès d’un fournisseur (profil, préférences, historique d’achats…) puis, s’il le souhaite, de les transférer à une autre plateforme. Les abonnés à un service de streaming audio comprendront tout l’intérêt de la portabilité si, d’aventure, ils souhaitent migrer leurs playlists savamment élaborées de Spotify à Deezer, ou vice versa.

Mais la portabilité ne se contente pas seulement de faciliter le passage à la concurrence. Elle offre aussi la possibilité de réunir en un même lieu des données émanant de divers prestataires. Toutes ces données pourraient ainsi « dialoguer » entre elles et donner aux acteurs du BtoC une vision réellement à 360° de leurs consommateurs. Que ce soit dans le monde de la santé, de la mode ou de l’automobile, nombre d’entreprises seraient sans nul doute très intéressées par cette perspective.

Simplifier la vie du voyageur

De la même façon, le voyage d’affaires se prête idéalement à l’émergence de nouveaux services selon Olivier Dion, PDG de Onecub, une startup soutenue par SNCF Développement et qui est à l’origine d’une plate-forme dédiée à la portabilité des données : « Dans un voyage, il n’y a qu’une action à réaliser : se déplacer d’un endroit à l’autre. Mais cette action fait appel à une multitude d’acteurs. » Dans ce cadre, et c’est ce que se propose de faire Onecub à travers sa plate-forme, la portabilité des données permettrait d’interconnecter les agences de voyages, les agrégateurs, les transporteurs, les hôtels…

Une telle évolution a pour premier atout de simplifier la vie du voyageur d’affaires. Ce dernier n’aura plus qu’à renseigner une seule fois le détail de son déplacement – destination, horaires d’arrivée et de départ… – et ses préférences – 1ère ou 2ème classe, type de véhicules loués, catégorie d’hôtel…. Ces informations seront alors connues – s’il donne son accord – par l’ensemble des acteurs de la chaîne. En outre, les champs des formulaires de réservation en ligne seront déjà pré-remplis, et le traitement des notes des frais n’en sera que plus fluide au retour du voyage.

Le partage des données présente plusieurs autres avantages. Car l’enregistrement historisé des retards de trains ou d’avions et l’échange d’informations doivent simplifier aussi l’instruction de demandes d’indemnisation. D’autre part, les sociétés engagées dans une politique de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) pourront dresser plus facilement le bilan carbone des déplacements de leurs collaborateurs. Et enfin, des services publics pourront renseigner les voyageurs en temps réel sur l’actualité de leur destination (démarches administratives préalables, alerte sécurité, épidémie).

En connaissant les moyens de transport privilégiés du voyageur et son agenda, les acteurs du voyage pourront se coordonner pour intervenir au moment opportun.

Mais c’est surtout en matière de service que la portabilité prendra tout son intérêt, améliorant d’autant l’expérience du voyageur d’affaires. En connaissant ses moyens de transport privilégiés et son agenda professionnel, les sociétés de taxi ou de VTC, mais aussi les hôteliers ou les spécialistes de la conciergerie pourront se coordonner pour intervenir au moment opportun durant son parcours. Ainsi, en partageant des informations jusqu’ici réparties dans les serveurs de chaque prestataire, le parcours doit gagner en fluidité.

Consentement à la carte

D’autre part, le voyageur aura un contrôle renforcé sur la prestation en sélectionnant les fournisseurs avec qui il accepte de partager ses données, sachant qu’il peut à tout moment révoquer son consentement. En parallèle, les acteurs de l’industrie du voyage y verront un moyen efficace, et en bonne conformité avec le RGPD, de recueillir des données personnelles particulièrement qualifiées, puisque renseignées par les voyageurs eux-mêmes. Le tout, à condition de jouer le jeu de la mutualisation des données entre fournisseurs. « La portabilité peut inquiéter certaines entreprises, les informations circulant potentiellement chez les concurrents« , observe Olivier Dion.

Quelques mois après l’entrée en vigueur du RGPD, le mouvement est encore naissant. Onecub annonce être en contact avec des compagnies aériennes, des émetteurs de billets électroniques, des sociétés de covoiturage et un grand nombre de start-up. Ce sont certainement grâce à ces start-up que la portabilité devrait prendre son essor. Qu’elles proposent la location de voitures comme Drivy ou de places de parking comme TravelCar et Mobyparl, qu’elles soient spécialisées dans la réservation d’un VTC à l’image d’Uber et Taxify ou le transfert de bagages à l’instar d’Eelway, elles ont tout à gagner à cette circulation de l’information.

Un format de données « couramment utilisé et lisible »

L’article 20 du RGPD ne donne que peu de précisions sur le format de données à utiliser pour appliquer le droit à la portabilité. Il évoque « un format structuré, couramment utilisé et lisible par machine« . Dans les faits, les fournisseurs proposent généralement de restituer les data de leurs utilisateurs par export d’un fichier Excel ou sous un format de type.csv (fichier texte à plat). Le G29, regroupant les « CNIL » au niveau européen, est un peu plus prolixe. Il précise que, « lorsqu’aucun format n’est d’usage courant dans un secteur ou un contexte donné« , le responsable du traitement doit fournir les données personnelles « au moyen de formats ouverts communément utilisés (par exemple XML, JSON, CSV, etc.), assortis de métadonnées utiles au meilleur niveau de granularité possible. »


À court terme, deux autres innovations pourraient s’imbriquer avec la portabilité des données. Les agents conversationnels, ou chatbots, pourraient donner « corps » au partage des données en rassemblant les services au sein d’une même interface. Aujourd’hui, la SNCF a son assistant voyage Anatole et Air France son chatbot dédié aux bagages Louis. Phil, le bot d’AccorHotels a, pour sa part, atterri dans l’enceinte connectée Google Home. Mais demain, si tous ces agents virtuels se mettaient à parler entre eux, l’utilisateur disposerait alors d’un compagnon de voyage qui l’aidera à chaque étape de son séjour.
L’autre innovation, c’est bien sûr la blockchain, un sujet sur lequel Onecub travaille activement. La technologie de chaîne de blocks permettra de décentraliser la gestion des consentements et assurer la contractualisation entre les différents services. « Il s’agit d’instaurer de la confiance entre des services qui ne se connaissent pas, voire qui sont potentiellement concurrents, avance Olivier Dion. La blockchain permettra de garantir la véracité de l’information transmise et de réaliser des transferts d’argent, sous forme de cryptomonnaies le cas échéant. »

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Reste un problème à résoudre pour que le principe se généralise : le format des données utilisé par les différents acteurs. S’il manque encore un vrai standard dans l’industrie du voyage, l’adoption progressive de la norme NDC (New Distribution Capability) par les compagnies aériennes, puis par les GDS comme Amadeus ou Sabre pourrait en faire le candidat idoine. L’avantage de la NDC, basé sur le langage ouvert XML, est sa capacité à supporter des flux de données dynamiques. Un élément clé, car, si la composante temps réel n’est pas indispensable à tous les services, il faut néanmoins assurer une synchronisation des données à intervalles rapprochés. « Avec un rafraîchissement des données tous les 30 jours, on sort du cadre de l’innovation« , met en garde Olivier Dion. La plupart des prestataires appliquant le droit à la portabilité passent encore aujourd’hui par l’import-export de fichiers Excel. Ce qui rend l’expérience utilisateur particulièrement pauvre. Mais demain ?