Robotaxis : la course mondiale est lancée

Waymo, Tesla, Zoox d'un côté, Baidu et WeRide de l'autre : les robotaxis gagnent du terrain aux Etats-Unis et en Chine. Mais les voyageurs d'affaires en déplacement à Londres, Dubaï ou Tokyo pourraient bientôt faire l'expérience de ces taxis autonomes sans chauffeur.
Développé avec Zeekr, le Waymo Ojai est le premier robotaxi équipé du système de conduite de 6e génération de Waymo et de l'assistant vocal Gemini.
Développé avec Zeekr, le Waymo Ojai est le premier robotaxi équipé du système de conduite de 6e génération de Waymo et de l'assistant vocal Gemini.

Si les taxis volants, annoncés avec tambours et trompettes autour de 2024-2025, peinent à prendre leur envol, les robotaxis sont, eux, entrés dans une matérialité plus terre-à-terre. Depuis quelque temps déjà, le berceau de la tech San Francisco offre ses rues à la circulation des taxis autonomes et électriques, entre autres les Waymo d’Alphabet, la maison mère de Google. En Chine, Wuhan s’est imposée comme le laboratoire grandeur nature du géant de la recherche en ligne Baidu à travers son service Apollo Go, dont la flotte à Wuhan atteint les 500 véhicules dans ce centre clé de l’industrie automobile.

Atlanta, Austin, Las Vegas ou Los Angeles aux Etats-Unis, Pékin, Shanghai ou Canton en Chine mais aussi Dubaï ou Zurich : les voyageurs d’affaires de passage dans d’autres métropoles mondiales ont pu tester à l’occasion ces robotaxis amenés à révolutionner les déplacements urbains. Si, bien sûr, l’envie leur en a pris, car l’avènement de ces taxis sans chauffeur ne va pas sans heurts. En avril dernier, plus d’une centaine de robotaxis de Baidu se sont subitement immobilisés en pleine circulation, sans pouvoir redémarrer en raison d’un incident technique. A San Francisco, une même mésaventure, mais d’un ordre différent, est arrivée en décembre 2025 à une dizaine de véhicules Waymo, paralysés par une panne électrique ayant notamment touché les feux de circulation.

Passagers bloqués, trafic perturbé : ces dysfonctionnements, largement relayés sur Youtube ou les réseaux sociaux, mettent en lumière les fragilités de la mobilité autonome à grande échelle. De quoi effrayer la clientèle ? Pas si sûr. Au quatrième trimestre 2025, Apollo Go annonçait une progression de 200 % sur un an de ses services pour 3,4 millions de trajets sans conducteur. De son côté aux Etats-Unis, Waymo dépassait en mai dernier les 500 000 courses par semaine selon une étude réalisée par Presenc AI.

Un taxi autonome de Waymo, arrêté au passage piéton à San Francisco.
Un taxi autonome de Waymo, arrêté au passage piéton à San Francisco.

Pourtant, tout aurait pu mieux commencer : petit flashback sur des débuts chaotiques dont San Francisco fut le théâtre. Première à obtenir, en 2022, l’autorisation d’opérer un service payant de taxis sans conducteur, Cruise – filiale de General Motors depuis 2016 – a dû suspendre son activité sur injonction du régulateur californien DMV à la suite d’un accident avec un piéton. Chat échaudé craignant l’eau froide, General Motors, qui a englouti plus de 10 milliards de dollars dans Cruise, n’a décidé à se remettre aux véhicules autonomes que début 2026, mais non plus aux robotaxis. Seulement pour se réorienter vers la conduite assistée de ses modèles ou des usages B2B dans des environnements contrôlés, par exemple pour la logistique ou la mobilité dans les campus.

Entre temps, Waymo qui avait suivi Cruise en lançant son offre de taxis autonomes dans la ville californienne en 2023, a eu le champ libre pour étendre son activité, n’y étant rejointe que récemment par Zoox. De quoi poser les bases à la fois dans la ville, mais aussi au-delà avec une flotte qui atteint les 3 000 véhicules circulant dans 11 villes étatsuniennes aujourd’hui.

Waymo, Tesla, Zoox : trois approches technologiques distinctes

Waymo est ainsi, de loin, l’opérateur le plus mature outre-Atlantique, loin devant Amazon ou Tesla. Il faut dire que la société d’Elon Musk ne s’est lancée dans la course que mi-2025 avec le dévoilement de son service Robotaxi à Austin. Un service qui dispose de son application de réservation, mais qui ne compte que sur… 44 véhicules. Et qui sont déployés à Austin donc, mais aussi à Dallas, Houston, Orlando, Tampa et plus récemment Miami. En effet, la production des Cybercab – des véhicules biplaces sans volant ni pédales – qui doivent servir à étendre son réseau n’a débuté à grande échelle qu’en mars dernier à la Gigafactory Texas.

En attendant, Tesla appuie son service sur des Model Y reconvertis en taxi, encore souvent accompagnés de superviseurs humains à bord. Et son approche du marché est bien différente de celle de Google. Tandis que son système repose sur des caméras et une IA entraînée sur des milliards de miles collectés par sa flotte de véhicules grand public, Waymo mise à l’inverse sur une architecture plus lourde et riche en capteurs. Radars, lidars, caméras et cartographie haute définition : tous ces garde-fous high tech permettent à Waymo de revendiquer une réduction de 94 % des accidents graves par rapport à des conducteurs humains circulant dans les mêmes zones.

Mais cet environnement sans doute plus sécuritaire a un prix : selon une estimation de Morgan Stanley, reprise par plusieurs médias spécialisés, le prix au mile facturé par Waymo aux passagers, autour de 1,4 dollar, est supérieur à celui de ses concurrents, étant d’environ 0,8 dollar chez Telsa, dont l’objectif long terme est de l’abaisser à 0,4, voire à 0,2 dollar par mile à écouter Elon Musk.

Autre concept, autre acteur ambitieux : celui de Zoox, une start-up rachetée par Amazon en 2020. Si Waymo et Telsa – en tout cas pour l’instant – proposent des modèles disposant toujours de volant et de pédales, comme requis par la réglementation américaine exigeant qu’un humain puisse reprendre le contrôle à tout moment, le choix d’Amazon est différent. Ses véhicules sont pensés dès l’origine sans volant, ni pédale de frein, ni rétroviseurs. Avec, pour le passager, des faux airs de black cab londonien futuriste avec ses deux rangées de deux sièges face à face, mais sans cabine de chauffeur à l’avant.

Le choix osé de s’extraire des contraintes des véhicules classiques s’est récemment révélé payant. Zoox a reçu fin juillet, à travers une dérogation, l’autorisation de l’agence fédérale de sécurité routière (NHTSA) pour proposer des courses au grand public sans reprise en main possible. Zoox y voit la récompense de son approche « rigoureuse en matière de sécurité ». La NHTSA garantit « une supervision rigoureuse de l’application des règles », tout en « supprimant les obstacles inutiles à l’innovation » selon Jonathan Morrison, administrateur de la NHTSA.

Ce préliminaire nécessaire passé, Zoox va maintenant pouvoir amorcer son déploiement à grande échelle. Alors que sa flotte actuelle ne compte aujourd’hui que 105 véhicules, le rythme de production devrait atteindre les 2 500 véhicules par an sur les deux prochaines années. Car, à la différence de Waymo qui se charge de la technologie, mais s’appuie sur des partenariats avec des constructeurs comme Hyundai, Jaguar et le constructeur chinois Zeekr, les robotaxis Zoox sont tous amenés à sortir d’une usine maison inaugurée en 2025 à Hayward, en Califronie.

Les robotaxis de Zoox, une filiale d'Amazon, ont commencé à sillonner les rues de Las Vegas.
Les robotaxis de Zoox, une filiale d’Amazon, ont commencé à sillonner les rues de Las Vegas.

Alors que le déploiement des robotaxis aux Etats-Unis est un temps resté prudent sous le contrôle des autorités américaines, quartier par quartier, ville par ville, leur développement est aujourd’hui amené à s’accélérer. Zoox, après Las Vegas et San Francisco, est en partance pour Miami et Austin et sans doute plus tard Atlanta, Dallas, Los Angeles, Phoenix, Seattle et Washington. Tesla vise de son côté d’autres villes en Floride en plus de Miami, Orlando et Tampa. Tandis que le leader Waymo est attendu dans une vingtaine de villes américaines, des tests étant également en cours à New York.

Cap sur Londres, Tokyo ou Dubaï

Mais Waymo compte aussi sortir de ses terres originelles avec, en cours de tests, son implantation à Tokyo et à Londres. « Les Londoniens nous ont dit vouloir utiliser Waymo pour se rendre à des sorties nocturnes, à des activités de loisirs, ainsi qu’aux aéroports de la ville », assure la filiale de Google sur son blog, estimant venir compléter le réseau de transport londonien avec « un service de VTC pratique, fiable et entièrement électrique » qui permet à ses clients de profiter d’un espace calme « pour rattraper leurs e-mails, se détendre ou passer un appel en privé. »

Le temps de cartographier les rues de la capitale britannique – pas toujours discrètement, des habitants du quartier de Spitafields ayant été plusieurs fois réveillés par les sirènes d’une Jaguar Waymo bloquée dans un cul-de-sac -, le lancement du service de Waymo est attendu prochainement, peut-être dès septembre prochain selon les informations données en début d’année. Mais la filiale de Google/Alphabet n’est pas la seule à lorgner sur les rues de Londres. Car Waymo va s’y frotter non seulement aux ambitions d’Uber, dans le cadre d’un partenariat avec Wayve, spécialisé dans la conduite autonome pilotée par l’IA, mais aussi à celles de son grand concurrent chinois, Baidu.

Son service Apollo Go est en effet entré en phase de test fin juillet, cette arrivée à Londres se faisant en partenariat avec Freenow by Lyft. Si des robotaxis RT6 de Baidu se sont déjà entraînés à la conduite à gauche à Hong Kong, les trajets publics d’Apollo Go à Londres ne devrait pas débuter avant 2027en attendant le feu vert des autorités britanniques. Mais Nan Yang, vice-présidente de Baidu et DG de la division internationale du groupe Intelligent Driving, s’en réjouit déjà : « tester notre flotte autonome dans l’un des environnements urbains les plus emblématiques et les plus complexes du monde valide la maturité de notre technologie. En combinant notre technologie de conduite autonome de pointe avec l’expertise opérationnelle locale de Freenow by Lyft, nous passons officiellement de la vision à la réalité, ensemble. »

Si Waymo et Baidu vont bientôt entamer leur expansion mondiale, un autre acteur chinois, WeRide, est sans doute encore plus avancé. A côté de sa flotte de 800 robotaxis en Chine circulant dans certains quartiers de Pékin et Guangzhou, WeRide a lancé en avril ses premières courses payantes à Dubaï. Et cela en partenariat avec Uber, les deux partenaires s’étant engagés à déployer à l’avenir au moins 1 200 robotaxis à Dubaï, mais aussi à Riyad et Abu Dhabi.

Alors qu’Uber détient près de 6 % des parts de WeRide, cette alliance a vu aussi le lancement en juin de projets pilote à Madrid et Zurich, pour une entrée en service commercial plus tard dans l’année. « L’Europe est une région prioritaire pour WeRide, et l’annonce de deux marchés en deux semaines reflète la rapidité comme l’efficacité de notre stratégie d’expansion », a déclaré Jennifer Li, directrice générale en charge des finances de WeRide et à la tête de la division internationale.

Développé avec l’équipementier Bosch, équipé de puces Nvidia ultra performantes, le Robotaxi GXR de WeRide s’appuie sur une architecture d’intelligence artificielle qui intègre des fonctions de perception, de prédiction, de planification et de contrôle, pour la conduite comme pour le stationnement. Un système qui est en train d’être testé dans des environnements compliqués, que ce soit la conduite à gauche au Japon, les autoroutes allemandes sans limitation de vitesse et… les fameux ronds-points qui décorent la France.

Des villes allemandes ou françaises pourraient-elles un jour voir apparaître des VTC Uber piloté sans chauffer par WeRide ? Rien n’a été annoncé en ce sens pour l’instant. Cependant, en plus de Dubaï et Abu Dhabi, Uber et WeRide s’attendent au déploiement de leur offre dans une quinzaine de villes d’ici 2030, notamment en Europe. « En nous appuyant sur l’envergure mondiale d’Uber et notre technologie de marketplace de pointe, nous sommes ravis de nous associer à des entreprises de véhicules autonomes à la pointe de la technologie comme WeRide », avait déclaré Dara Khosrowshahi, PDG de Uber à l’annonce de leur partenariat en 2025.

Cependant, même si Uber a des intérêts dans WeRide, le leader mondial des VTC a multiplié les accords avec la plupart des acteurs des taxis autonomes, par exemple avec son concurrent Baidu pour le déploiement d’Apollo Go à Dubaï et Abu Dhabi. Une façon pour Uber, sans doute, de compenser l’abandon de ses propres ambitions. Incident mortel avec un véhicule de test en 2018, accusation de vol de secrets industriels par Waymo l’année précédente : Uber a jeté l’éponge pour les robotaxis en 2020, misant sur son réseau et son immense base d’utilisateurs plutôt que sur la maîtrise du véhicule autonome lui-même.

Uber et Lyft, les grands arbitres du marché

Dans ce cadre, en plus de ses projets avec WeRide ou Baidu, les robotaxis de Zoox seront accessibles aux utilisateurs d’Uber, à Las Vegas cet été, puis à Los Angeles en 2027. « Le robotaxi de Zoox ne ressemble à aucun autre véhicule sur la planète, a déclaré Dara Khosrowshahi. Nous sommes ravis de collaborer pour faire découvrir à un plus grand nombre de passagers l’avenir de la mobilité. » En parallèle, Uber a signé cette année un accord avec Lucid, pour les véhicules, et Nuro, côté technologie, pour développer cette activité à Houston. Le leader des VTC a aussi amorcé son arrivée prochaine à Zagreb avec Verne et Pony.ai – un autre acteur chinois ambitieux de par son partenariat avec Toyota -, mais aussi à Munich, en compagnie de Nvidia et Autobrains et Nvidia.

Profitant du salon CES à Las Vegas, Uber a aussi dévoilé un rapprochement avec Motional, une filiale de Hyundai, pour une offre de robotaxis IONIQ 5 sillonnant Sin City. Dans le cadre de ces liens avec les constructeurs, Uber s’est aussi rapproché de Nissan, en association avec Wayve, pour équiper des Nissan LEAF qui devraient être testées à Tokyo d’ici la fin de l’année. Plus encore, Uber s’est associé fin 2025 à Stellantis et Nvidia pour développer une flotte de 5 000 véhicules autonomes intégrant des puces DRIVE AGX Hyperion 10 et destinées aux Etats-Unis comme ailleurs dans le monde.

Baidu est partenaire de Lyft pour l'expansion d'Apollo Go en Europe et d'Uber pour son déploiement au Moyen-Orient.
Baidu est partenaire de Lyft pour l’expansion d’Apollo Go en Europe et de Uber pour son déploiement au Moyen-Orient.

Si Uber tire tous azimuts, Lyft est certes moins proactif, mais n’est pas en reste, s’étant notamment associé à May Mobility pour proposer un service de taxis autonomes dans le downtown d’Atlanta avant d’éventuellement déployer ce service ailleurs dans le sud des Etats-Unis. Et son partenariat avec Baidu et Apollo Go, qui débute à Londres, devrait connaître des développements ailleurs au Royaume-Uni et en Allemagne ou dans d’autres villes d’Europe. Pourquoi pas à Hambourg notamment ? Freenow by Lyft y a en effet conclu un protocole d’accord avec la municipalité pour réfléchir à l’intégration de robotaxis dans le système de transports urbains de la métropole allemande.

Waymo, Baidu, Tesla, WeRide, Pony.ai : les cabinets comme DataM Intelligence ou Markets and Markets s’accordent sur le fait que cinq acteurs concentrent déjà plus de 70 % de l’activité mondiale, signe d’une consolidation progressive du secteur. Mais pour les voyageurs d’affaires, deux choses sont sûres : d’une, ils seront très prochainement appelés à faire appel à leurs services. De l’autre, ils devront passer par Uber pour les réserver. Ou par Lyft. Ou les deux.