Shanghai / Canton – Deux villes, et la modernité chinoise

Accueillant respectivement l’Exposition universelle qui a commencé le 1er mai et les Jeux asiatiques qui auront lieu en novembre, Shanghaï et Canton rivalisent d’inventivité et misent sur les infrastructures pour créer l’événement autour de leur impressionnante ascension.

Devant l’impressionnante forêt urbaine du district de Pudong, chacun peut prendre la mesure des ambitions nouvelles de Shanghaï. La ville d’accueil de l’Exposition universelle 2010 a multiplié les chantiers, et notamment celui de la rénovation du célèbre Bund : elle se pare et se prépare à devenir le Londres de l’Asie, la vitrine de la Chine moderne.

Tout commence en 1992, lorsque Deng Xiaoping décide de sortir Shanghaï du long musellement où elle était restée confinée. Très vite, sa mutation culturelle et son essor économique lui donnent un caractère cosmopolite et en font un pôle d’attraction pour les provinces chinoises. Ainsi, entre 1999 et 2009, la population du Grand Shanghaï passe de 14,7 millions à 19 millions d’habitants. Celle qui avait été, jusqu’au début des années 30, la grande place financière de l’Asie, entend retrouver son aura. En 2009, tandis que la vocation du grand quartier d’affaires de Pudong à s’imposer comme centre financier international a pris sa toute sa réalité, Shanghaï est devenue la quatrième Bourse mondiale. La perle de l’Orient ne ménage pas ses efforts, à grands coups de décisions et de nouveaux projets. Comme l’Exposition universelle de 2010, ultime expression de cette quête. L’occasion aussi d’attirer l’attention du monde… et les capitaux.

Shanghai, métropole de services en devenir

Pourtant, et surtout face à la crise, tout n’est pas encore gagné. Si Shanghaï a bien résisté au ralentissement économique, son rythme de croissance en 2009 a augmenté plus lentement que la moyenne nationale (+8,2 % contre +8,7 %). Devenir le Londres de l’Asie reste donc un défi. “Pour se développer en tant que métropole de services, il faut que Shanghaï accélère son intégration au bassin du Yangtsé”, explique François Blanc, conseiller au service économique de Shanghaï. D’autant que les objectifs placent la barre assez haut : en 2012, les services devraient totaliser 60 % du PIB de la ville-province. “Le développement des services demande de laisser davantage d’espace à l’innovation et à la création”, poursuit l’économiste. Sur ce plan, Shanghaï perd du terrain face à d’autres villes chinoises, à commencer par Pékin et Canton. “Pourtant, la réactivité juridique y est meilleure que dans d’autres villes de Chine, assure François Blanc, notamment pour ce qui concerne la protection de la propriété industrielle et intellectuelle.” Il semblerait même que la professionnalisation du domaine juridique se développe, comme le prouve, par exemple, le raccourcissement des délais pour l’enregistrement d’une filiale, qui sont passés d’un à deux ans, à seulement quelques mois.

Shanghaï mise donc sur plusieurs fronts. Sept au total : l’industrie, les transports, l’environnement, le patrimoine, l’immobilier résidentiel, les équipements sociaux et de recherche, les infrastructures. “Le développement des infrastructures est vraiment la clé de la mutation de Shanghaï”, continue François Blanc. Par exemple : le réseau de transport urbain, passé de 0 à 350 km en moins de cinq ans, devrait atteindre 400 km en 2010, 510 km en 2012 et 780 km en 2020, pour un total de 17 lignes. “C’est l’importance accordée aux infrastructures qui a pavé le chemin de l’Expo, souligne le conseiller économique, mais Shanghaï porte cette Expo plutôt qu’elle n’est portée par elle.” Ainsi, un projet considérable, celui du pôle d’échanges multimodal de l’aéroport de Hongqiao, a été doté d’un budget d’environ 5 milliards d’euros, supérieur à celui de l’Expo, d’environ 3,5 milliards d’euros. Cette plate-forme d’échanges, à 12 km à l’ouest du centre de Shanghaï, d’une superficie de 26,3 km2, formera un noeud de transports routier, ferroviaire et de métro. Grâce au train Maglev à sustentation magnétique, Shanghaï sera reliée en trente minutes à Hangzhou, en 1h30 à Nankin et en cinq heures à Pékin. Par ailleurs, ce hub accueillera aussi 1,6 million de mètres carrés d’aménagements, comprenant une zone administrative et d’affaires, des bureaux, un pôle de loisirs, des résidences ainsi qu’une pépinière d’entreprises pour les hautes technologies et un centre de conférences.

Centre de conférences géant

En s’équipant pour l’avenir, Shanghaï fait donc figure de première de la classe. Premier port mondial pour le vrac, deuxième pour le trafic de conteneurs (sa capacité a été accrue en 2005 avec l’ouverture du port en eau profonde de Yangshan), la ville se place au premier rang chinois pour le trafic aérien, fret et passagers. Pudong, l’aéroport international, d’une capacité actuelle de 30 millions de passagers par an, devrait en accueillir jusqu’à 80 millions en 2015. Mais c’est aussi dans le domaine des MICE que Shanghaï vise à se distinguer et à rivaliser avec des villes comme Singapour ou Hongkong. Le centre de conférences de Pudong sera bientôt l’un des plus grands au monde, sans compter celui de l’aéroport de Hongqiao et celui du site de l’Exposition universelle (d’une superficie de 140000 m2) qui restera en service après le 31 octobre. “Ces projets sont ambitieux, et si Shanghaï veut redevenir une métropole asiatique dominante, il lui faudra aussi sortir d’un conservatisme encore un peu frileux”, conclut François Blanc. Pourtant, en termes de PIB, Shanghaï ne se situe qu’à la septième position nationale (sur 31 provinces et municipalités), alors que le Guangdong (province de Canton, Shenzhen…), en contribuant à 12 % au PIB chinois, occupe la première place.

Canton, ex-atelier du monde

“En 2007, le Guangdong a dépassé le PIB de Taïwan et l’objectif consiste maintenant à devancer celui de la Corée du Sud en 2020”, explique Alain Berder, chef du service économique de Canton. “Un programme de réformes a été lancé en décembre 2008 pour moderniser son économie en adoptant un modèle de développement, mettant l’accent sur les industries de haute technologie et les services à valeur ajoutée”, poursuit Alain Berder en précisant que le Guangdong cherche ainsi à se défaire de son image “d’atelier du monde”. Pour les autorités locales, la crise aurait d’ailleurs permis de se débarrasser des entreprises polluantes et socialement critiquables. “Plus de 20000 entreprises, en grande partie originaires de Hongkong ou de Taïwan et qui étaient engagées dans des activités de ‘processing trade’, ont cessé leur activité”, dit encore Alain Berder. Le million d’entreprises qui ont survécu, quant à elles, s’en seraient sorties renforcées. “La province a enregistré une croissance de 9,5 % en 2009 malgré la crise, ce qui confirme le nouveau rôle que les autorités centrales chinoises ont assigné à Canton : devenir une capitale économique régionale en Asie”, fait remarquer Alain Berder.

Forte de ses 12 millions d’habitants et d’un PIB de 90 milliards d’euros en 2009, la ville de Canton affiche actuellement une croissance de 11 %. Aussi la capitale du Guangdong s’estelle imposée comme nouveau centre économique de la Chine méridionale, d’autant qu’elle a su mieux résister à la crise que d’autres villes du delta de la rivière des Perles. Son secret : l’importance accordée aux services (59,2 % de son PIB) et aux industries à forte valeur ajoutée (38,94 %), le lancement de la marque Guangzhou Services et l’implantation à l’étranger d’entreprises locales au sein d’une politique intitulée going global.

Pour se positionner sur le marché des services, Canton a fait fleurir quatre plates-formes principales : le centre des expositions de Pazhou (expositions, foires et conférences), le nouveau quartier d’affaires de Tianhe (services financiers, siège régionaux…), le quartier de Baietan (loisirs et divertissements) et le district de Baiyun (services aéroportuaires, parcs logistiques…). “Accueillir les 16es Jeux asiatiques, c’est aussi une façon de se positionner comme centre économique de premier ordre”, explique Alain Berder. C’est ainsi que la ville a investi près de 15 milliards d’euros (dont 3,5 entre 2009 et 2010) dans ses infrastructures pour se préparer au grand événement sportif de novembre. Si la célèbre TV Tower de 610 mètres se destine à être le nouveau symbole d’une ville en pleine renaissance, bien d’autres projets sont déjà sortis de terre, comme le nouvel aéroport de Canton, ouvert en 2004, dont la capacité de 25 millions de passagers passera bientôt à 50 millions, puis à 80 millions en 2020. Côté réseau urbain, Canton se dote d’un métro qui comptera 14 lignes en 2020, tandis que sa nouvelle gare, fraîchement inaugurée, permettra de relier Canton et Hongkong en moins d’une heure. Autres développements : le port en eaux profondes de Nansha, situé à une cinquantaine de kilomètres du centre, et l’extension du réseau autoroutier du Guangdong, avec 1700 kilomètres supplémentaires d’ici à 2012.

Ce foisonnement de projets, qui s’inscrit au-delà de l’enjeu sportif de 2010, fait partie d’un large processus d’intégration économique régional de la Chine du Sud. Les liens étroits et la proximité géographique entre la zone économique spéciale de Shenzhen et Hongkong jouent aussi leur rôle. “Alors que l’économie de Shenzhen repose principalement sur les services et les industries de technologies de l’information, Canton, la capitale provinciale, a privilégié le développement des industries à forte intensité capitalistique”, explique Alain Berder. Aujourd’hui, Canton et devenu le troisième pôle de l’industrie automobile en Chine et joue aussi un rôle prépondérant sur le plan national dans la pétrochimie, l’électronique, la construction navale et les cosmétiques. “Depuis le début des années 2000, les entreprises françaises s’implantent à Canton afin de vendre leurs produits et technologies sur le marché intérieur en suivant – c’est souvent le cas des PME – une logique d’intégration en amont de leurs anciens fournisseurs chinois, explique Alain Berder. En s’implantant en Chine, l’idée n’est donc plus de savoir si l’on est moins cher qu’en France, mais si l’on est meilleur marché que son concurrent chinois.” Le 1er janvier 2010, l’accord de libre échange entre la Chine et les six plus importants pays de l’Asean, l’association des pays de l’Asie du Sud-Est, est entré en vigueur. Une ouverture plutôt bienvenue qui devrait enfin faire vaincre aux Français leurs vieilles peurs. “S’implanter en Chine du Sud est une bonne idée pour les entreprises françaises, car c’est dans le Guangdong qu’historiquement, les relations commerciales entre la Chine et la France ont pris leur origine, explique Hervé Lambelin, directeur de la chambre de commerce et d’industrie française de Canton. La Chine du Sud est de tradition plus libérale que le reste du pays, sans doute en raison de la distance avec Pékin.”

Si l’on en croit les statistiques, la Chine, qui compte déjà 600000 millionnaires en dollars, s’en doterait chaque semaine de 4000 à 7000 en plus, soit 25000 par an. De quoi susciter bien des envies… Et comprendre que désormais, la Chine est la destination obligée d’un “business going global”.
vergure mondiale.