
Encore engourdi par une longue nuit d’avion, étouffé par la chaleur qui brûle les poumons dès la sortie de l’aéroport, vaguement étourdi par l’odeur entêtante du collier de fleurs de frangipanier qu’une accueillante Cinghalaise passe au cou des arrivants… les premiers pas sur le sol du Sri Lanka sont un choc ; sensoriel, émotionnel, culturel. Pour un peu, on en oublierait presque le guide qui, les mains jointes à hauteur du visage, salue ses hôtes d’un sonore “Ayubowan”. Bien plus qu’un signe de bienvenue, c’est un message de paix et de prospérité. Il est cinq heures du matin, il fait encore nuit, mais il faut déjà filer.
Pas de temps pour se poser de question, ni de sas de décompression, et c’est peut-être mieux ainsi ! Car Colombo vous happe en toute hâte, vous attrape dans le filet de ses interminables faubourgs sans vous laisser respirer. La capitale du Sri Lanka est mal aimée et c’est vrai qu’on ne sait comment l’apprivoiser. Les premiers qualificatifs ne donnent guère envie de s’y attarder : bruyante et désordonnée, polluée et embouteillée. Alors, beaucoup de réceptifs se contentent d’une halte à l’arrivée dans un hôtel à la climatisation trop poussée ou d’un dîner sur le chemin du retour, juste avant de reprendre l’avion.
À ce petit jeu, l’hôtel Galle Face tient la corde. Un vrai petit musée que ce palace délicieusement désuet, avec ses vieux serviteurs en livrée et ses plaques aux murs commémorant un siècle et demi au service des grands de ce monde. “Sa large pelouse en bord de mer accueille de belles soirées à l’ombre des cocotiers”, raconte Chandra Wickramasinghe, patron du réceptif Connaissance de Ceylan. Cependant, dans quelques mois, l’hôtel s’apprête à partager l’affiche avec des confrères aux lignes plus contemporaines. Hyatt attendu en 2014, Shangri-La en 2015 : les établissements de luxe en construction en bord de mer démontrent que le pays a bien tourné la page de la guerre civile, quand durant trente ans les “Tigres Tamouls se sont opposés au pouvoir en place.

Les plus audacieux, s’engouffrant dans ce méli-mélo urbain, découvrent quelques rares trésors derrière les larges avenues livrées aux tuk-tuks, aux voitures à bras et aux Tata, ces voitures indiennes low-cost témoins de la nouvelle ère qui commence. Il y a là des bâtiments victoriens hérités de l’Empire britannique – autrefois sans doute magnifiques et qui reprennent quelques couleurs –, tout un quartier colonial, dont les belles demeures figées dans un autre temps abritent ambassades et résidences d’expatriés, mais aussi des rues sans âge autour du fort et quelques temples – comme celui de Gangaramaya, planté sur un lac – guère spectaculaires.
Sourires lumineux
Mais l’essentiel n’est pas là, car Colombo, c’est d’abord une tranche de vie, un étourdissant plongeon dans l’âme du pays ; en particulier lorsqu’on se mêle à la foule populeuse du marché de Pettah. Plus que l’animation qui déborde des trottoirs, restent les sourires qui illuminent les visages des Cinghalais, en toutes occasions. Aussi stressante soit-elle cette visite de Colombo n’est pas tout à fait vaine pour toucher du doigt le Sri Lanka “contemporain” avant de filer plus au nord, vers ce Triangle d’or culturel qui fait les délices du pays. Un triangle virtuel qui délimite les sites historiques majeurs, tous situés à moins de deux heures les uns des autres.
Alors cap sur Anuradhapura, à quatre bonnes heures de route de la capitale. Car, si un ruban de bitume tout neuf a fait disparaître les nids de poule, le parcours est loin d’être un long fleuve tranquille. Partout, des rickshaws trépidants et des mobylettes pétaradantes, des vaches insouciantes et des chiens errants… Pour ne pas céder à la panique, le mieux est encore de se concentrer sur le spectacle simple et joyeux qui défile derrière les vitres du minibus. À gauche, le bleu marine de l’océan Indien, bordée de plages couleur cannelle ; à droite, les plaines qui déclinent leurs nuances de vert, trouées par d’immenses cocoteraies et colorées de saris séchant au soleil… La route quitte enfin la côte pour s’enfuir à travers les collines et les rizières, traversant des bourgades animées, exposant au regard des enseignes publicitaires droit sorties d’un film de Bollywood. Pour se rendre dans l’ancienne capitale du pays, du IIIe siècle avant J.-C. jusqu’au Xe siècle après J.-C. , on pourra préférer le chemin de fer ; guère plus rapide, mais délicieusement nostalgique. L’agence JF Tours & Travels propose son vieux train à vapeur, équipé de deux wagons climatisés d’une capacité de 32 passagers chacun, pour parcourir sereinement le pays en appréciant un cocktail ou en dégustant un déjeuner…
Un immense dagoba blanc, structure semi-hémisphérique, également connue en Asie sous le nom de stupa et commémorant symboliquement la mort et l’Eveil du Bouddha, annonce l’arrivée à Anuradhapura. Dans ce haut lieu politique et spirituel des temps anciens, les vestiges se dispersent ça et là, parfois noyés par une jungle envahissante qui, encouragée par la générosité des pluies de la mousson, ne cesse de vouloir reprendre ses droits. En découvrant les murs de briques d’un vieux monastère livrés à des varans parfois longs d’un mètre, il est bien difficile d’imaginer ce qu’y fut à l’époque la vie de ses 5 000 moines.

Pourtant, Anuradhapura n’est pas qu’une cité de palais et de sanctuaires portant les stigmates du temps. Partout, les vendeurs de jasmins et de fleurs de lotus témoignent qu’elle reste, toujours et encore, la ville sainte du bouddhisme cinghalais. La ferveur religieuse transpire tout autour de l’ “arbre de Bouddha” qu’on dit âgé de 2 600 ans – ce qui en ferait le plus vieux du monde ! – , issu selon la légende de la bouture du ficus religiosa sous lequel le prince Siddhartha reçut l’illumination, à Gaya en Inde.
Les silhouettes longilignes des fidèles se détachent dans les volutes d’encens dans le temple installé au pied de cet arbre sacré. On y dépose des offrandes, on vient en famille, on discute et on improvise volontiers des pique-niques ! L’immense site, s’étalant sur une dizaine de kilomètres, accueille aussi plusieurs dagobas spectaculaires, énormes “cloches” qui dominent la canopée. Dégagé de son linceul de verdure, le dagoba de Jetavanarama révèle enfin ses gigantesques mensurations : 120 mètres de diamètre, soit le plus grand du pays, tandis que le dagoba de Ruvanvelisaya, haut de 90 mètres, éblouit de sa blancheur retrouvée. Il fait aussi le bonheur des singes chapardeurs qui, perchés sur les 400 statues d’éléphants cernant le monument, surveillent avec gourmandise le ballet des pèlerins…
L’arbre de l’éveil
Les agences qui invitent leurs clients à visiter ce lieu inscrit au patrimoine mondial proposent désormais de s’aventurer plus au nord, jusqu’au parc national de Wilpattu, à une trentaine de kilomètres de là. “Fermé pendant la guerre, il permet à nouveau des safaris à la rencontre des éléphants, et même des léopards si l’on est vraiment chanceux !” explique Prasad, guide touristique. Bientôt, ce sont les baleines qui seront les attractions de la région. “Des hôtels doivent sortir de terre du côté de Kalpitiya, pour permettre d’observer au plus près les cétacés”, ajoute-t-il.
Pour l’heure, c’est côté terre, dans les montagnes du centre, que se poursuit le périple culturel ; en direction de Polonnaruwa, deuxième dans l’ordre des capitales du pays et datant des XIe et XIIe siècles. Le paysage alterne entre lacs plantés de nymphéas, forêts et cultures maraîchères permettant aux habitants d’améliorer l’ordinaire. Avec un certain succès si l’on en juge par les maisons qui bordent la route : la brique remplace progressivement le torchis, les toits de tôle font place à la tuile. Viennent enfin les rizières, envahies par les aigrettes suivant à la trace les paysans, comme les mouettes les pêcheurs. Des panneaux indiquant des passages d’éléphants ponctuent ces 65 kilomètres. Nonchalamment, l’un d’eux pointe le bout de sa trompe en bord de route, impassible aux voitures qui le frôlent…
Certes mieux conservés que ceux d’Anuradhapura, car plus récents, les vestiges de Polonnaruwa n’en sont pas moins noyés dans une nature foisonnante que n’aurait sans doute pas renié Indiana Jones. En guise d’aventuriers, c’est une armada de bonzes, drapés dans leurs robes safran et protégeant leurs crânes rasés par des ombrelles jaunes, qui arpentent aujourd’hui les sentiers. L’image pourrait paraître éternelle s’ils n’étaient pas, pour la plupart d’entre eux, forts occupés à envoyer des SMS avec leur smartphone ! Dans les ruines noircies des stupas comme dans les palais, Bouddha règne en maître ; de toutes les tailles, assis pour méditer, debout les bras croisés en signe de bienveillance, couché ou taillé dans la roche…

Mais la plus impressionnante de toutes ces représentations, c’est à Dambulla, non loin de Polonnaruwa, qu’on le trouvera, avec une immense statue dorée de l’“Éveillé”, surveillant du haut de ses 30 m l’entrée de cet autre lieu sacré.
Très kitsch de prime abord, mais les cinq grottes aux parois richement décorées et abritant 150 bouddhas invitent ensuite à l’émerveillement. À l’extérieur, tout près d’un bassin couvert de nénuphars, des femmes prient devant l’ubiquite arbre “de la sagesse” – l’arbre Bô –, un énorme banian au tronc tourmenté. Tout le long de l’escalier qui conduit aux grottes, c’est la cour des miracles : diseuses de bonne aventure et charmeurs de serpents hèlent les visiteurs. Pas de quoi effrayer le cornac et son éléphant qui clôt l’étrange défilé…
Palais bâti sur le roc
Pour prolonger ce tour des merveilles cinghalaises consacrées par l’Unesco, il manquait un phare à ce triangle culturel. En l’occurrence, il s’appelle Sigiriya, le “rocher du lion”, une étrangeté géologique lfottant au-dessus d’un océan de verdure. C’est au Sri Lanka ce qu’Ayers Rock est à l’Australie : bien plus qu’un “monument” de granit, un mythe. Il faut prendre son souffle, ne surtout pas regarder en bas tant l’ascension est vertigineuse… Exténuante aussi sous le chaud soleil ! Des centaines de marches, cramponnées à la roche ou flottant dans le vide, conduisent au sommet de cet énorme monolithe, perché à 370 mètres au-dessus du sol ; là où trônent les ruines improbables d’un palais bâti il y a 1 500 ans par un roi parricide et sanguinaire !
Vertige des espaces : de là-haut, la vue à 360° se perd sur une jungle sans fin. Vertige des sens aussi : à mi-chemin de l’éreintante ascension, des fresques dévoilent des femmes légèrement vêtues qui, bien que peintes sur la roche au Ve siècle, n’ont rien perdu de leur fraîcheur ! Les agences ont bien compris tout l’intérêt qu’elle pouvait tirer de l’infinie beauté du lieu. Tout autour foisonnent les propositions d’activités : treks en forêt, canyoning, VTT, vols en montgolfières, cures ayurvédiques et balades à dos d’éléphant ; des ateliers culinaires aussi, où l’on apprend à confectionner de délicieux currys de poulet.
C’est en cheminant sur la route des épices qu’on rejoint ensuite Kandy, elle aussi ex-capitale et située au milieu de ce triangle culturel virtuel. Au fil des virages, la forêt primaire laisse doucement place à une nature plus apprivoisée. Les Britanniques, qui ont pris possession de l’île dans le sillage des Portugais, ont laissé leur empreinte. De nombreux “jardins d’épices” balisent le parcours.
À Highland Spice Garden, cannelle et poivre, vanille et cardamome embaument l’atmosphère. Des clous de girofles aussi, dont l’entêtante odeur rappelle celle d’un cabinet dentaire… Plus généralement, l’inévitable boutique qui clôt la visite est l’occasion de refaire sa pharmacie. Maux de tête ou cholestérol – et même impuissance –, on y trouve un remède à tout, ou presque !
Dans ces “montagnes du milieu” qui culminent à 2 200 mètres, les Anglais ont aussi importé les premiers plans de thé, transformant les hautes terres en un immense tapis vert tendre jalonné de “tea factories”. “Il y en eut jusqu’à 200, il en reste quelques dizaines”, explique la jeune femme qui guide la visite dans l’exploitation de Giragama. L’occasion de découvrir les douze étapes de la fabrication, du ramassage des feuilles à la mise en paquet, en passant par le séchage et la fermentation dans des machines d’un autre âge. La façon du batik, cette technique de peinture sur textile consistant à imprimer un tissu en appliquant des couches de cire chaude, est tout aussi ancestrale. Un travail qui exige patience et abnégation, comme le prouvent chaque jour les ouvrières de Maithree Batiks, fabrique installée dans les faubourgs de Matale, trépidante petite ville aux influences musulmanes marquées, même si la star locale est le Sri Muthumariamman, un temple hindou croulant sous les statues de divinités.
Une dent des plus sacrées
Kandy s’annonce enfin. Á 500 mètres d’altitude, on pourrait croire la ville fraîche et détendue. La circulation, le bruit et la pollution ont vite fait de doucher tout espoir ! La ferveur religieuse atteint ici son paroxysme et ajoute encore à la chaude ambiance… Car Bouddha, qui serait venu au Sri Lanka plusieurs fois, n’est nulle part aussi vénéré que dans cette cité, dont le temple abrite une de ses dents. Tout de blanc vêtu, pieds nus et les bras chargés d’offrandes, des grappes bruyantes de familles s’y pressent chaque jour dans une cohue indescriptible. On se prosterne et on prie devant la chambre ornée de défenses d’éléphant qui contient le coffret – sept mini stupas d’or emboîtés les uns dans les autres – dissimulant la précieuse relique.

Les touristes jouent des coudes pour immortaliser la scène, sans se demander une seconde quelle serait leur réaction face à une telle et irrespectueuse “invasion” dans nos cathédrales… Ils seront encore plus indisciplinés en juillet-août, pour la fête de la Perahera qui voit les éléphants grimés parader dans les rues. Les rares monuments de Kandy, ni le lac apaisant qui paresse au centre de la ville, ni l’exceptionnel jardin botanique, pas même les spectacles de danses traditionnelles, ne sauront éclipser cet unique moment de ferveur… Le Sri Lanka a beaucoup souffert ces dernières années – guerre, tsunami… – , mais retrouve enfin son identité en même temps qu’une vraie sérénité. Le tout dans des paysages enchanteurs. Ce qui ne gâche rien.
Dossier - Sri Lanka : le triangle sacré
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Sri Lanka : guide pratique et bonnes adresses
































