Toujours d’actualité, le voyage d’affaires ?

Télétravail, confinement, crise économique : la pandémie a chamboulé les modèles établis. Quelles consignes les entreprises donnent-elles à leurs collaborateurs ? Vont-elles revoir leur approche des déplacements, alors que les solutions de visioconférence ont fait leur preuve ? De nombreuses questions en suspens.

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De nombreuses questions demeurent en suspens quant à l'avenir des déplacements professionnels (Photo Pavle Bugarski shutterstock)

Faire plusieurs fois le tour de la planète dans une même année, profiter d’un tête-à-tête imprévu pour développer son activité, laisser partout sa carte de visite pour qu’on se souvienne de lui : le coronavirus esquisse, en ombre chinoise, le portrait du parfait voyageur d’affaires. Funeste mimétisme, qui a entraîné les conséquences que l’on sait.
Le voyage d’affaires, stoppé net par la force des choses avec le confinement, a perdu tout dynamisme. Au sein des grandes entreprises, qui se relèvent à peine de cette mise en sommeil avec nombre de salariés oscillant encore entre retour sur site et recours au télétravail, le message est clair. Chez Pernod-Ricard, s’il n’ y pas d’interdiction formelle à voyager, “les déplacements à l’étranger sont réduits au minimum, le tout après approbation de la hiérarchie”, explique Emmanuel Vouin, à la direction de la communication. Même son de cloche chez Total, où “les déplacements professionnels sont limités au strict nécessaire”, selon les relations presse du groupe qui expliquent par ailleurs que “les réunions internes sont limitées en nombre et en volume de participants, dans le respect des gestes barrières.”

Alors que les vols long-courriers reprennent timidement, les analystes constatent un léger frémissement des déplacements au plan domestique. Début août, l’association GBTA remarquait que, si la quasi-totalité des voyages internationaux (93 %) avaient été coupés par les entreprises américaines, ceux sur le sol américain ne reculaient “que” de 74 %. “Le panorama du voyage d’affaires reste sombre, mais nous voyons quelques petites lueurs de reprise ici et là, a déclaré Dave Hilfman, directeur exécutif intérimaire de la GBTA. Un plus grand nombre d’entreprises semblent avoir une vision positive concernant les voyages intérieurs, l’Europe affichant la plus forte progression en la matière”.

Las… Cette estimation date d’avant la deuxième vague de l’épidémie, et la noria de restrictions aux déplacements qui l’accompagne… “Aujourd’hui, tout le monde navigue à vue, décrit Pascal Jungfer, PDG du cabinet Areka Consulting. Mais, ce qui est certain, c’est que les voyages domestiques reprendront en premier, puis ceux à l’échelle continentale, avant que les échanges mondiaux ne repartent à leur tour.” Pour ce consultant, “l’année 2020 devrait se terminer sur un volume de déplacements équivalent à un tiers de celui connu en 2019. Et, pour 2021, ce niveau se situera entre 50 % et 70 % avec beaucoup de différences selon les zones géographiques et les secteurs économiques. ”

Car la crise actuelle ne se vit pas de la même façon selon que l’on soit une entreprise du CAC 40, une start-up dynamique, une PME spécialisée dans l’import-export ou un professionnel appartenant aux secteurs les plus touchés tels l’événementiel ou la scène artistique. Avec leurs filiales disséminées dans des centaines de pays, les sociétés d’ampleur mondiale peuvent, il est vrai, compter sur leurs équipes locales pour “faire le job” sans trop amoindrir leur force commerciale. “Le groupe Pernod-Ricard fait une large place à l’autonomie, la personne la plus proche de son marché ayant la charge de s’en occuper”, remarque Emmanuel Vouin. En revanche, pour les PME qui n’ont pas de réseaux locaux et comptent sur les déplacements pour aller vendre leurs produits à l’autre bout du monde, les freins aux voyages auront un impact réel sur leur développement. Tout autant que les annulations et reports des grandes foires commerciales sur lesquelles elles pouvaient compter pour réaliser une part non négligeable de leur chiffre d’affaires.

Le voyage d’affaires repartira sans nul doute, mais sur quelle base ? Et si la crise actuelle invitait les entreprises à se poser une question clé : est-il toujours nécessaire de voyager ? Utilisées à satiété pendant des mois, jusqu’à créer chez certains une “Zoom Fatigue”, les solutions de visioconférence ont démontré leur capacité à être une alternative crédible. Début juin, dans une interview accordée au quotidien Les Échos, Jean-Paul Agon, PDG de L’Oréal, déclarait pousser depuis plusieurs années “à ces conférences virtuelles. Cette crise nous a fait découvrir, par nécessité, que cela pouvait être précieux. Les choses vont changer, car nous avons découvert de nouveaux modes de travail et de fonctionnement.”

Résultat, à la recherche d’un nouvel équilibre entre déplacements et visioconférences, le numéro un mondial des cosmétiques estime pouvoir réduire les voyages d’affaires “de 30 % à 40 %, selon son PDG. Soit des économies non négligeables pour l’entreprise et une qualité de vie accrue pour les salariés. “Un voyage, au-delà de l’aspect CO2, cela demande du temps et de l’énergie”, souligne pour sa part Pascal Jungfer.

En août, toujours dans Les Échos, le PDG du groupe Accor Sébastien Bazin évoquait s’attendre à “une baisse structurelle autour de 10 %” du voyage d’affaires. Funeste présage ou vraie lucidité ? “C’est un minimum, estime Pascal Jungfer. Le nombre de voyages connaîtra sans nul doute un recul à deux chiffres. Mais par rapport au volume de 2019, cela s’entend. Car, comme l’économie mondiale va se remettre à croître, il y aura plus de voyages au final.

des arbitrages attendus entre le voyage et son placebo qu’est la visioconférence

Cette évolution n’est pas liée à la crise, mais à l’efficacité des outils digitaux, poursuit ce consultant. Ils remettent en question la valeur d’un déplacement, d’où des arbitrages attendus entre le voyage et son placebo qu’est la visioconférence.” Sur la sellette, tous ces rendez-vous internes un brin routiniers, ces revues de projets à dates carillonnées, ces réunions où l’on se déplace à huit alors que deux suffisent.

À l’inverse, un certain nombre de voyages se justifieront encore et toujours. À commencer par les réunions d’équipe, où les collaborateurs apprennent à se connaître, et sans lesquelles la culture d’entreprise resterait lettre morte ; les séances de brainstorming aussi, car on ne résout pas un problème complexe par écran interposé ; les rencontres commerciales enfin, en tout cas à leurs débuts.

Aller voir un nouveau client dans sa ville, dans son usine, c’est évidemment essentiel, rappelle Pascal Jungfer. De la même manière que se rendre au Japon, pays très formaliste, pour un rendez-vous avec un client avec qui l’on travaille pour la première fois. C’est important symboliquement.” Quant aux rendez-vous aux enjeux limités… Une réunion Zoom suffira amplement.

Témoignages

Meilleure année pour cet associé d’un cabinet de gestion en patrimoine, année de perdue pour ce chef d’orchestre : deux regards sur l’impact de la crise.

  • Cédric Marc, associé-gérant du cabinet de conseil 3AO Patrimoine

Habitué à me rendre à Dubaï, je ne pense pas y retourner avant l’année prochaine. Avant la crise sanitaire, j’y passais cinq jours d’affilée par mois afin d’entretenir ma clientèle. Ma présence provoquait l’organisation de rendez-vous imprévus, induisant de nouvelles opportunités d’affaires. Actuellement, l’intégralité des rendez-vous clients se fait à distance à travers des solutions de visioconférence. Par ce biais, nous avons aussi organisé quelques rencontres virtuelles avec des prospects avec qui nous avons été mis en relation. Certaines se sont transformées en ouverture de dossier, mais l’échange de cartes de visite en face à face reste la meilleure solution pour se développer. Contraint de rester en France, j’ai consacré la majorité de mon temps à ma clientèle française. 2020 sera sans doute la meilleure des années dans l’histoire de notre cabinet. Paradoxalement, outre le temps gagné sur les déplacements, la visioconférence nous permet de renforcer nos liens avec nos clients, locaux en particulier, et de leur apporter du service complémentaire. Notre objectif est de réaliser 75 % de nos actes de façon digitale en début d’année prochaine, contre 15 % jusqu’à récemment. La crise actuelle est, en ce sens, un formidable accélérateur. ”

  • Patrice Peyriéras, compositeur et chef d’orchestre

Mes déplacements se sont arrêtés après un dernier concert donné en France le 8 mars. J’avais des rendez-vous à Montréal en avril pour poursuivre mon travail sur les musiques du musée Grévin. J’aurais pu m’y rendre, mais pour cela, il aurait fallu passer par Amsterdam, puis Dublin, car Air France ne desservait plus la destination, le tout en plein confinement. Dans l’incertitude, nous avons reporté cette session. Je devais également partir au Japon préparer des concerts rendant hommage à Francis Lai et Michel Legrand. Elle devait avoir lieu cet automne, car une tournée de cette envergure demande une année de préparation, mais a été annulée. J’espère pouvoir repartir là bas reprendre les négociations et trouver de nouvelles dates, sans doute en début d’année prochaine pour des concerts qui n’auront pas lieu avant fin 2021, voire 2022. Je pourrais prendre le risque d’y aller aujourd’hui, mais je devrais m’astreindre à une quatorzaine. Soit un voyage d’une vingtaine de jours pour seulement deux journées de rencontres avec mes interlocuteurs. C’est inimaginable dans ces conditions. C’est une année de perdue au final. Le monde du spectacle a été plongé dans un profond sommeil. Attendons et espérons son réveil. ”