Tristan de Bourbon-Parme, auteur du livre « Boris Johnson : un Européen contrarié »

Auteur du livre "Boris Johnson : Un Européen contrarié", journaliste basé à Londres, Tristan de Bourbon-Parme revient sur la gestion de la pandémie au Royaume-Uni et les premiers effets du Brexit sur les échanges et le secteur des services.
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Tristan de Bourbon-Parme, correspondant à Londres de plusieurs journaux francophones.

Comment la gestion de la pandémie évolue-t-elle au Royaume-Uni, un des pays les plus touchés en Europe et dans le monde ?

Tristan de Bourbon – Les chiffres, en effet catastrophiques, ont tendance à s’améliorer avec le confinement imposé en début d’année, et même avant Noël à Londres. Le nombre de morts est en baisse, de même que celui des patients en soins intensifs et des cas positifs. Surtout, le pays mise tout sur la vaccination. A titre d’exemple, près de 600 000 personnes ont été vaccinées samedi dernier, en une seule journée ; l’objectif étant que 70 % de la population soit vaccinée au 15 février. En passant commande à Astra Zeneca trois mois avant l’Europe, les usines britanniques du groupe pharmaceutique ont eu le temps de se roder après avoir connu en phase de test les mêmes problèmes que ceux rencontrés aujourd’hui dans celles qui produisent pour l’Union européenne (UE). Le Royaume-Uni est un des pays les plus impactés économiquement par le covid en Europe avec l’Italie, mais, et c’est le pari de Boris Johnson, la campagne de vaccination devrait permettre à son économie de repartir avant les autres.

Peut-on s’attendre alors à un accès facilité au Royaume-Uni pour les voyageurs d’affaires ?

T. de B. – Il est un peu tôt pour le dire. Le gouvernement s’est basé sur l’expérience de l’Australie et de certains pays asiatiques. Les visiteurs des pays les plus touchés devront passer par une quarantaine stricte de 10 jours, à l’hôtel et à leur frais, avant de pouvoir entrer dans le pays. Pour le moment, les 33 pays concernés se situent surtout en Amérique Latine et en Afrique mais le Portugal s’y trouve aussi. Si la situation dans le reste de l’UE dégénère, certains pays pourraient y être ajoutés.

L’actualité liée au coronavirus ne cache-t-elle pas les premiers effets du Brexit ?

T. de B. – En effet, la pandémie en masque pour l’instant ses principales conséquences. Ce qui arrange les Brexiters d’ailleurs. Avec le fort ralentissement des flux de voyageurs, les Britanniques ne se rendent pas encore réellement compte de son effet. Pourtant, on peut déjà constater que les échanges restent limités depuis le 1er janvier dernier, il est vrai après une période d’échanges intenses avant la sortie de l’Union Européenne, les exportateurs et importateurs ayant constitué des stocks en prévision de celle-ci.

Les échanges commerciaux, que ce soit les exportations ou les importations dont les coûts ont explosé, sont en train de se réduire fortement.

Le Brexit est-il la seule raison de ce ralentissement ?

T. de B. – Ce n’est pas la seule explication. Le système informatique mis en place par l’administration britannique pour gérer les nouvelles taches administratives a aussi sa part. Ses déboires ont engendré d’immenses difficultés, d’autant que nombre d’entreprises étaient mal préparées à ce passage. L’administration met aujourd’hui les bouchées doubles pour améliorer les défaillances du système, le covid lui laissant d’ailleurs plus de temps pour s’adapter. Néanmoins, l’absence d’embouteillages aux frontières montre que les échanges commerciaux, que ce soit les exportations ou les importations dont les coûts ont explosé, sont en train de se réduire fortement. Le Royaume-Uni, qui avait un rôle de distributeur de produits venus de l’étranger au sein de l’Union Européenne, est en train de perdre ce statut. D’autres pays en profiteront certainement.

Dans ce cadre, comment expliquez-vous le soutien de Boris Johnson au Brexit ?

T. de B. – Dans mon livre, je fais le portrait d’un homme politique certes opportuniste et carriériste, mais très tôt convaincu de la nécessité pour son pays de sortir de l’Union Européenne. Boris Johnson a tout du « parfait petit européen », selon son père Stanley, un des premiers Britanniques à travailler à la Commission. Il est pleinement ancré dans la culture européenne. Il connaît le latin et le grec ancien. Il a vécu à Bruxelles au début des années 70, du temps où son père y travaillait, avant d’y revenir de 1989 à 1994 comme journaliste pour le Daily Telegraph. C’est durant cette période qu’il s’est forgé ce regard critique sur l’Europe et son pouvoir, le poids exorbitant du Parlement européen face aux instances nationales, l’euro qui est selon lui un programme bancal sans une vraie fiscalité commune. D’où sa volonté de voir à tout prix le Royaume-Uni retrouver sa souveraineté. Il se présente ainsi comme infiniment européen, tout en détestant l’UE.

Au final, qui ressort vainqueur de la conclusion d’un accord sur la sortie de l’UE du Royaume-Uni ?

T. de B. – Les Britanniques et les Européens se considèrent l’un comme l’autre gagnants dans cet accord, mais ils n’en ont pas la même vision. Tandis que, pour Londres, l’objectif était de retrouver sa souveraineté, Bruxelles souhaitait avant tout préserver ses intérêts commerciaux.

Concernant les négociations, Boris Johnson a été critiqué pour avoir abandonné la City au bénéfice des pêcheurs britanniques. Pourquoi cette absence des services dans la négociation ?

T. de B. – Londres a repoussé le sujet à plus tard en se disant que, s’ils négociaient là dessus, ils auraient dû céder sur bien d’autres points. Aujourd’hui, les Britanniques pensent qu’avec l’achèvement du Brexit, la question européenne est définitivement sortie de l’actualité. Au contraire, elle risque, un peu comme c’est le cas pour la Suisse, d’être présente au quotidien. Le quotidien pro-Brexit The Express titrait récemment que le pays en avait pour cinquante ans de négociations. Il faut d’ailleurs noter que, le pays étant sorti de l’UE, Boris Johnson invite désormais à parler, non plus de « Brexit », mais de « négociations ». Des négociations, donc un sujet plus obscur, plus complexe pour la plupart, loin du coté affectif qu’avait le Brexit. C’est une façon de noyer le poisson.

Services, consulting, finance : à quoi peuvent s’attendre tous ces secteurs dans un proche avenir ?

T. de B. – Il faut s’attendre à de nombreuses difficultés. Pour certaines activités, les échanges sont devenus beaucoup plus compliqués, chaque pays européen ayant des règlements différents. Pour certains, il faut être résident pour pouvoir y travailler et d’autres non. En tant que Britannique, vous pouvez vous rendre dans tel pays pour animer une conférence, mais non pour y négocier un contrat. Au final, les entreprises britanniques vont devoir ouvrir des filiales de droit européen, pour celles qui ne l’ont pas déjà fait. Il est encore trop tôt pour l’analyser, mais il sera intéressant de voir le nombre d’emplois qui n’auront pas été créés au Royaume-Uni, justement parce qu’ils auront été créés dans les pays de l’UE.

Pour certaines activités, les échanges sont devenus beaucoup plus compliqués, chaque pays européen ayant des règlements différents.

On prête au gouvernement britannique la volonté de faire de Londres et de la City un « Singapour sur la Tamise » , à coup de dumping. Est-ce votre analyse ?

T. de B. – Je n’y crois pas du tout. Boris Johnson s’est en effet toujours montré favorable à une baisse des impôts et à une limitation de la réglementation. Mais, quand on regarde de près sa politique, c’est au fond l’un des conservateurs les plus modérés de son parti. Libéral et libre-échangiste, oui ; mais absolument pas thatchériste. On parle de lui comme d’un « one-nation conservative », c’est-à-dire un homme politique de droite, mais qui s’adresse à l’ensemble de la population. Quand il a gagné les dernières élections en 2019, il s’est d’ailleurs positionné comme celui qui relancerait les zones industrielles en souffrance, plutôt que le défenseur à tout prix de la City. C’est pour cela qu’il met aujourd’hui l’accent sur l’écologie, pour des raisons économiques et politiques qu’idéologiques. Les batteries électriques, l’éolien : tout cela peut engendrer des centaines de milliers d’emplois qui viendront régénérer le nord du pays. Boris Johnson est quelqu’un de fin et habile. Je dessine ainsi dans mon livre un portrait bien plus nuancé, et donc plus intéressant, que celui du Boris clownesque qu’il donne à voir. C’est avant tout une façade, qu’il s’est créé dès l’adolescence.

Avec le Brexit, l’avenir de l’Irlande et de l’Ecosse est-il dans ou hors du Royaume-Uni ?

T. de B. – Belfast va bénéficier du Brexit, car elle restée règlementairement dans la sphère européenne. Les entreprises irlandaises vont sans doute en profiter pour renforcer leur présence au nord de l’île, changement majeur par rapport aux précédentes décennies où l’Irlande du Nord était plus riche que sa voisine du sud. A plus long terme, la réunification des deux Irlande fait peu de doute. Les jeunes générations y sont favorables. Dans les accords du Vendredi Saint, il est d’ailleurs prévu que, si une majorité veut un référendum sur ce sujet, Londres ne pourra s’y opposer. Reste que la province connaît toujours des tensions armées, et qu’il faudra sans doute attendre la disparition des générations qui ont connu les troubles militaires avant de voir l’île réunifiée. Que l’Écosse quitte le Royaume-Uni est en revanche une probabilité à plus court terme. Les sondages récents donnent une avance d’une dizaine de points à l’indépendance.

Cette perspective correspond-elle à la vision initiale de Boris Johnson ?

T. de B. – Non, c’est un ardent défenseur du Brexit, même s’il savait que cela pouvait affecter l’unité du royaume. Il peut rester dans l’histoire comme l’homme du Brexit, voire mieux, le Tony Blair de droite, s’il réussit à relancer l’emploi et régénérer le nord du pays. Mais être le Premier Ministre qui aura rétréci le Royaume-Uni, une chose est sûre : c’est tout, sauf son ambition.