
Tunisie
Des palmiers, par milliers, aux portes du désert
Des palmiers, des milliers de palmiers, une mer de palmiers ; ils seraient comme ça 600000 – mais peut-on les dénombrer ? – à se balancer dans le ciel azur de l’immense oasis tunisienne de Tozeur, au centre-ouest du pays, aux confins du désert algérien. Ils sont alimentés, ces arbres sans grande soif, par quelque deux cents sources, dont certaines sont malheureusement taries, et ombragent généreusement figuiers, citronniers, vignes ou grenadiers qui ne demandent à leur tour qu’à protéger des tapis de menthe, de lauriers roses, mais aussi de légumes qui seront vendus tôt le matin sur le marché. Ce miracle est à trois heures directes par gros-porteur depuis Paris-Orly, Lyon, Strasbourg et Marseille et possède tout ce qu’il faut d’infrastructures pour recevoir des groupes incentive, même de très grosse capacité.
La zone touristique de Tozeur possède en effet ce qui se fait de mieux dans le monde de l’hôtellerie de loisir : nombreux et beaux établissements, piscines, spas, hammams, animations, innombrables restaurants, salles de réunion, activités ludiques… Cette merveille de fraîcheur – tout est relatif pour ce qui concerne la fraîcheur –, cette énorme palmeraie se découvre de préférence au petit matin, lorsque les oiseaux s’égosillent aux premiers rayons du soleil et que les ouvriers s’activent avant la grande chaleur. Le mieux, c’est d’effectuer la promenade au pas du cheval, le nombre de calèches bariolées serpentant en file sous les palmes, passant par d’étroits et odorants chemins de terre joliment bordés de murs de palmes séchées, ajoute encore à la légèreté de la partie matinale. La marche à pied n’est pas pour autant interdite, non plus le VTT, le quad ou le 4×4. Les mille hectares de la palmeraie autorisent en effet les activités les plus bruyantes qui, du coup, ne nuisent nullement aux balades un peu plus romantiques.
Côté culture, Tozeur n’est pas en reste. Car la vieille cité berbère, celle des quartiers d’Ouled el Hadef, a inventé une architecture faite de briques d’argile et de sable presque blanches, montées, ton sur ton, en hauts murs à motifs géométriques et improvisant, ici et là, des placettes et des passages couverts. Toutefois, et même si cette médina abrite le musée des Arts et Traditions populaires, on intègrera mieux la culture locale en se rendant au musée Dar Cheraït, premier musée privé de Tunisie et sans conteste l’un des plus réussis. Il jouxte l’hôtel du même nom et, outre de très riches collections d’armes, costumes et bijoux, reconstitue grâce à des mannequins de cire des scènes de la vie qui se vivait ici, il n’y a pas si longtemps. Bien sûr, on peut privatiser. “Nous organisons dans les patios de merveilleux dîners aux chandelles, dit Christine Zbidi, assistante de direction de l’hôtel Dar Cheraït. Le décor, une reconstitution de maison de notable, s’y prête parfaitement. Les plats servis sont principalement orientaux, parfois même typiquement tozeurois…”
Mais si l’on se pose à Tozeur, c’est avant tout pour goûter aux charmes du désert ; et qui, s’il n’est pas dans ce Sud tunisien dans toute sa splendeur minérale – mieux vaudrait parler de confins du Sahara –, donne quand même une idée de ce qui attendait les caravanes de jadis, lorsqu’elles cheminaient vers l’Afrique noire.
Entre désert de pierres et désert de sable
Cela commence par les chotts, immenses dépressions salées, qui parfois, l’hiver, se couvrent d’eau. C’est plat, c’est blanc, éblouissant, très chaud et ponctué de mirages inventés par la chaleur. De vrais mirages, comme dans les bandes dessinées, des illusions qui figurent, à leur convenance, des oasis, des lacs, des villages, des véhicules… Bref, toutes sortes d’apparitions qui, taquines, reculent dès qu’on s’approche ; puis disparaissent pour de bon. On a beau être au courant, cela surprend à chaque fois. Tout à côté de Tozeur, le chott el Djerid est parfait pour tenter l’expérience : 90 km de route tracée au cordeau au milieu d’un grand rien. De fait, ces chotts sont une sorte de trait d’union entre le désert de pierres et le désert de sable. Partons donc vers celui de pierres, en grimpant dans un tortillard rescapé des temps coloniaux, le fameux Lézard Rouge, ex-train du bey de Tunis offert par la France en 1940. Il a évidemment été réhabilité, se donne de faux airs d’Orient Express, brinquebale pendant un peu plus d’une heure à flanc de gorges en à-pic, et… pour les groupes incentive, se privatise et se fait attaquer par des guerriers presque aussi vrais que nature. Arrêt. Open bar, buffet chic dissimulé derrière le relief ; une parenthèse de magie ouverte sur un monde de silence.
Dîner oriental dans le vrai décor de “Star Wars”
Mais pour le vrai nulle part, c’est un peu plus tard, dans le désert du Lareguett que l’on sera véritablement servi. Alors là, c’est des dunes que l’on atteint en 4×4, et qui abritent dans un creux, un village de toile à faire pâlir d’envie les stylistes du film Out of Africa. Tout y est. Les tentes grèges placées en demi-cercle, la profusion de tapis au sol, les voilages, les guéridons finement nappés, les objets anciens… Un enchantement. La nuit venue, les flambeaux s’allument et conduisent, chameau en tête, à une surprise de taille : le décor, presque intact, de Star Wars, puisque c’est là qu’on a tourné une partie du fameux film. Des photophores partout, des tables basses dressées sur la place du village futuriste et, pour tout dire, avec les restes de ses fusées fourbues en toile de fond, un rien dantesque. Dîner oriental, vin frais et… jusque tard dans la nuit, sunlights et discothèque en plein air. Sans aucun doute, les olympiades organisées le lendemain après-midi – course à dos d’âne, à dromadaire, à mobylette, ski sur les dunes… – auront la gueule de bois…
Libye
Les dunes de cinéma du grand sud libyen
Mais les vrais amateurs de Sahara, d’absolu minéral, de montagnes de sable et de l’imaginaire glamour qu’elles véhiculent, choisiront depuis Paris le grand Sud libyen qu’ils atteindront après Tripoli, en un peu moins de deux heures d’avionnette de 25 places. Parfois plus selon les escales, et surtout les humeurs des pilotes particulièrement cabots dans le coin. Car c’est comme ça, le désert : c’est pas forcément le client qui est roi… Et encore, s’agit-il, dans le cas de groupes incentive, presque toujours de vols affrétés. Car pour ce qui concerne l’aviation régulière, c’est toute une aventure… orientale, si l’on peut dire, avec une conception très élargie de la notion de temps. Pour l’heure, le YAK 40 survole du beige. Que du beige. Piqueté ici et là d’improbables constructions, des fermes sans doute, des cubes entourés de murets bâtis par des hommes probablement grands amateurs de solitude.
L’avion descend, du vert apparaît, l’oasis de Sabha est au bout de la piste. Les caravanes, autrefois venues de Tripoli, du Soudan ou d’Égypte y faisaient halte, sûres d’y trouver de l’eau en abondance. C’est aujourd’hui une ville sans grand intérêt, et même carrément moche. Qu’importe, pour l’étranger, il s’agit surtout du point de départ vers d’autres oasis, vers l’erg d’Awbari, vers la merveille des merveilles, vers ce désert de sable, qui de très loin dépasse tout ce qu’on à pu voir au cinéma. Les dunes succèdent aux dunes, les bruns prolongent les blancs, les jaunes dépassent les ocres qui eux-mêmes virent doucement au rose pâle. Le soir, quelques indigos prennent la peine de souligner les contours de tous ces arrondis allongés. L’ensemble dégage une troublante sensualité, et comme si cela ne suffisait pas, la brise voile d’embruns de sable ces formes plus que suggestives.
Une nuit sur la dune
Soudain, en contrebas d’une colline, de sable évidemment : l’oasis d’Um el Ma. Avec de l’eau, plein d’eau bleue ; avec des palmiers et des chameaux hautains. Une sensation de fraîcheur vers laquelle dégringolent daredare les 4×4 et leurs occupants harassés de chaleur. Surprise, l’eau est salée. Tellement salée que, façon mer Morte, elle porte les corps qui ainsi peuvent s’abstenir de tout mouvement. Un délice d’absolu repos. Le soir, on rejoint un camp de désert, des tentes traditionnellement montées en cercle, spacieuses et très bien équipées puisqu’elles possèdent toutes des douches particulières ; on dîne couleur locale sous une tente commune, et l’on reçoit la visite de Touaregs, emmitouflés dans leurs voiles bleus qui volent au vent, sublimes d’élégance, chevauchant des chameaux couverts de pompons et de fanfreluches. Hautains, les chameaux, comme toujours…
Mais surtout, on part à la dune et l’on découvre, estomaqué, un ciel qu’on n’aurait jamais imaginé qu’il puisse être aussi pur, et des étoiles jolies comme des anges. Difficile de s’extraire de là. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à sortir le lit de leur tente pour s’endormir sous la Voie lactée.
Pourtant, il faudra bien rejoindre l’urbanité, regagner Tripoli et parcourir une capitale qui, il n’y a pas si longtemps, était encore pratiquement fermée au grand public. Et cela se voit. Le souk est authentique, les marchands saluent sans harceler, le sourire est de mise, et surtout il est vrai, et les signes de bienvenue sans arrière-pensée mercantile. Tripoli se visite en peu de temps, mais un passage au musée de la Jamahiriya, notamment pour les extraordinaires pièces de la Rome antique qu’il conserve, est indispensable avant de se diriger vers le site archéologique de Leptis Magna. Autrement dit, ce qui se fait de mieux du côté de la Rome africaine.
Pour autant, les amateurs de Sud Maghreb vraiment festif choisiront, plus tournée vers l’Atlantique que vers la Méditerranée, la voie marocaine. Aussi bien du côté de Marrakech que de celui d’Agadir. À partir de ces deux villes, ils feront des incartades dans le Grand Sud, sur les traces des caravanes d’autrefois.
Maroc
La fête, la fête, la fête
Gazelle ! Mon ami !”… On interpelle toujours autant du côté de la place Jemaa- el-Fna dont la traversée, dès la nuit tombée, offre au visiteur une gamme variée de propositions : chaussures ou haschich, promenade en calèche, guide “étudiant” et restaurant, bien entendu, puisque le site phare de Marrakech se transforme au crépuscule en un gargantuesque réfectoire à ciel ouvert qui constitue désormais son image de marque ; une noria de charrettes débordantes d’oranges à jus et un essaim de cuisines ambulantes et fumantes proposant pour quelques dizaines de milliers de dinars – toujours moins de dix euros – grillades ou tajines, couscous et pastillas à la lueur vive de guirlandes d’ampoules.
Aux alentours, dans la pénombre, on retrouve, au premier plan, le cadre lui aussi familier des diseurs de bonne aventure, conteurs, charmeurs de serpents, tatoueuses au henné, camelots, musiciens gnaouas, dresseurs de singes et jongleurs… Bref, le folklore bigarré qui a forgé la réputation de Jemaa-el-Fna et, partant, de Marrakech elle-même, “cour des miracles” bon enfant faisant frissonner l’Occident avide d’exotisme, de lointains insolites, ésotériques, à l’image du tracé labyrinthique de sa médina, son autre carte maîtresse. À 2h50 de Paris par gros porteur, quand les Latécoère de l’Aéropostale empruntés par Joseph Kessel mettaient 14 heures au milieu des années 1920.
Depuis sa création, en 1060, par des Berbères sahariens, Marrakech a toujours entretenu sa fibre commerçante. Le camp de toile des débuts s’enrichissant du commerce de l’or et de l’ivoire des caravaniers et s’imposant au Sud comme la capitale d’un empire s’étendant jusqu’à Alger. Ballotté par de nombreux conflits dynastiques, le destin de la ville bascule de déclins en renaissances, sans jamais perdre son rôle de carrefour commercial, de lieu d’échanges et de métissage.
Marrakech, reine du tourisme
Et depuis ? Rien de neuf sous le soleil, si ce n’est que les méharis d’aujourd’hui s’appellent “investisseurs”. D’origine russe, européenne, asiatique ou moyen-orientale, ils jonglent avec des milliards de dirhams pour créer des unités hôtelières et touristiques (Four Seasons, Banyan Tree, Mandarin, Beachcomber…) qui s’étendront sur des centaines d’hectares. Marrakech, reine sans rivale du tourisme au Maroc, n’est pas disposée à passer la main : 229 projets, pas moins, y sont déclarés… et ont reçu un avis favorable de la commission ad hoc.
À ce rythme, la “cité ocre” et sa palmeraie pourraient bien virer de couleur. Un risque auquel les Marrakchis sont loin d’être insensibles, et une préoccupation pour le Conseil régional du tourisme (CRT). “Actuellement, la capacité de la ville est de 40 000 lits, elle va passer à 60 000 lits d’ici à 2010, soit la capacité totale du Royaume, il n’y a pas si longtemps.” Que mettre en place pour accompagner cette expansion ? “Développer les MICE et se positionner sur le tourisme responsable, équitable”, répond Abderrahim Bentbib, directeur du CRT.
Au sud, à 220 km de là, Taroudant est à l’abri de ces soucis de croissance éclair. Aujourd’hui si placide derrière ses hauts remparts, cette capitale éphémère du royaume saadien au XVIe siècle s’est pourtant longtemps distinguée comme foyer d’insoumission. Au cœur d’une région productrice de fruits et de céréales, la ville conservera longtemps un rôle économique dominant dans le Sus-al-Aksa, le fertile Souss extrême.
Détrônée par le port d’Agadir au cours des années 1930, Taroudant, désormais assoupie, se languit jusque dans son souk ténébreux, apaisant lorsqu’on vient de Marrakech, tout comme sa rue commerçante bordée d’échoppes proposant crevettes ou poulets grillés, et largement plus encombrée par les mules ou les voitures à bras que par les automobiles. Dommage que l’essentiel des maisons de la médina, jadis en pisé, aient peu à peu été rebâties en parpaings… Mais la promenade des remparts superbement bastionnés est agréable, bordée d’oliviers centenaires. Quant au palais Salam, résidence de Pacha (gouverneur) bâtie en 1780, aménagé en hôtel (voir guide, page xx), il donne une idée du lustre perdu de la ville. Taroudant abrite également un des fleurons de l’hôtellerie du Maroc, la fameuse Gazelle d’or, établissement de grand luxe niché dans une vaste orangeraie à deux kilomètres de la ville, une adresse fréquentée par le président Jacques Chirac.
En faisant cap vers l’ouest, on rejoint l’océan et Agadir. Décriée de longue date pour son urbanisme effronté d’usine à bronzer, la seconde ville touristique du pays (27 000 lits) derrière Marrakech semble désormais résolue à faire amende honorable. La Région, déterminée à changer l’image de l’agglomération, évoque une “mise à niveau”, un “projet structurant”, comme le souligne Tariq Kabbage, le maire de la ville. L’axe de cette renaissance ? Un réaménagement de la cité, quartiers défavorisés compris, la création d’espaces verts, de pistes cyclables et d’une corniche en front de mer, un chantier important pour une enveloppe de quelque 150 millions d’euros, la construction d’un palais des congrès venant compléter ces équipements.
Au-delà, Agadir entreprend de se positionner comme plate-forme de découverte de l’ensemble de la région du Souss-Massa, son littoral comme son arrière-pays. C’est ainsi que plusieurs “routes” sont promues. Celle “du miel”, qui mène au village d’Immouzer, emprunte une voie des plus sinueuses en contrebas du Haut Atlas. Elle est agrémentée d’un chemin pédestre à parcourir en deux heures pour découvrir l’agriculture locale (palmiers dattiers, oliviers, bananiers et figuiers) et la végétation naturelle, typique du maquis sud avec ses arganiers, thuyas, caroubiers et des petits cactus aux fleurs prisées des abeilles.
Combiner culture et balnéaire
Côté océan, les routes filant droit vers le sud permettent de combiner culture et balnéaire, de visiter Tiznit et son souk d’une centaine de bijoutiers compressés dans des échoppes de trois mètres carrés, puis de se baigner à Aglou, petite station balnéaire des Gadiris surplombant une immense plage de sable.
En poursuivant, le maquis se fait plus aride et les paysages plus découpés, les contreforts de l’Anti-Atlas se jetant dans l’Atlantique. On arrive alors à Sidi Ifni, cité espagnole restituée au Maroc en 1969. Parsemé de bâtiments coloniaux blanc et bleu regroupés autour du square circulaire de l’ancienne Piazza de Espana, il émane de cette ancienne “capitale” de l’Afrique occidentale espagnole aujourd’hui désolée l’atmosphère désenchantée d’une station condamnée à vivre hors saison : rues désertes, maisons et hauts lieux de distraction de l’époque à l’abandon. Un cinéma devenu entrepôt, le Twist club, aux portes closes depuis des lustres par un cadenas rongé par l’air marin. Seul le paseo est encore un peu fréquenté, comme la grande plage qu’il domine, spot estival de planche à voile.
À une heure de route encore, voilà Goulimine. Cette ville rouge écrasée de chaleur fut un point de rassemblement des caravanes en partance pour Tombouctou : un vrai bout du monde… Et une future station balnéaire sur le site mythique de “plage blanche”, ainsi baptisé par les aviateurs de l’Aéropostale, dont Saint-Exupéry… Quarante-deux kilomètres de rivage et de dunes de sable blanc qui devraient accueillir une station propice au balnéaire toute l’année. Montant de l’investissement : un milliard d’euros pour une capacité projetée de 26000 lits. L’aménageur n’est pas encore sélectionné.
Plus au sud encore, on s’enfonce dans une steppe sans fin, 1300 km jusqu’à la frontière mauritanienne. Aucun projet en vue, pour l’instant, mais quelques empreintes des 4×4 de groupes en goguette. Ils passeront une nuit ou deux sous une tente, histoire d’homologuer le désert comme un nomade’s land.




















