Valence : l’Aragon, berceau des Borgia

En parallèle d’une architecture contemporaine, Valence révèle les vestig es de son Siècle d’or, du temps où l’une des familles les plus influentes du XVe siècle veillait sur sa splendeur : les Borja, sulfureuse lignée plus connue sous son nom italianisé de Borgia.

Sacrée famille que cette famille Borgia ! Une dynastie qui, pour les mémorialistes, a passé son temps à tremper dans des complots, à commanditer des meurtres, à user de dagues et de poisons et à assumer, contre vents et marées, une sexualité plus que sulfureuse… Ainsi, à la Renaissance, le pape Alexandre VI et ses enfants, les célébrissimes César et Lucrèce, ont-ils défrayé la chronique par leurs frasques jugées décadentes. Pourtant, les historiens retiennent aujourd’hui que les Borgia furent aussi des mécènes lettrés et avisés et que, grâce à eux, le royaume de Valence a connu une période très prospère.

On oublie quelquefois que la lignée est d’origine espagnole et que son nom véritable, Borja, vient d’une bourgade d’Aragon avant d’être passé à la postérité sous sa forme italianisée, papauté oblige. Car l’histoire de la famille et celle du Vatican sont en effet étroitement liées. Cet illustre clan a donné à l’Église pas moins de deux papes, Calixte III (Alfonso de Borja, 1378-1458), Alexandre VI (son neveu, Rodrigo de Borja, 1431- 1503), mais aussi un saint, Francisco de Borja (arrière-petit-fils d’Alexandre VI et du roi Ferdinand II le Catholique, 1510-1572). Sans parler de la douzaine de cardinaux et d’une kyrielle d’évêques…

Marcher dans leurs pas, au coeur de la vieille ville de Valence, c’est donc plonger dans la magnificence du XVe siècle, et du même coup comprendre l’influence de cette maison prestigieuse sur la vie politique et commerciale de l’époque.

Empreinte toujours présente

Valence entame alors son Siècle d’or tandis que l’Espagne voit apparaître la Renaissance des arts. Ce nouvel essor n’est pas étranger à l’élection de Rodrigo de Borja au pontificat, sous le nom d’Alexandre VI. Avant cela, la ville avait en effet connu une période de déclin suivant la Reconquista. Restés dans la région plus de cinq cents ans, entre 716 et 1238, les conquérants arabes ont cependant laissé leur savoir-faire en héritage, aussi bien dans les systèmes d’irrigation que dans la culture du riz ou des oranges, mais aussi dans l’art de la céramique et de l’élevage des vers à soie.
 
Des bases économiques solides sur lesquelles Valence s’érige progressivement en cité prospère, commerçant au XVe siècle avec tous les comptoirs de la Méditerranée. La ville fleurit alors de bâtiments où l’empreinte des Borgia est encore présente aujourd’hui, comme le décrit Ana Merelo, directrice générale du réceptif Valencia Guias : “le premier jour, nous emmenons les groupes visiter les édifices marqués par l’influence de la famille, comme la cathédrale, le palais de Las Corts – leur ancienne résidence –, l’université ainsi que la Lonja, la bourse de la soie. Le deuxième jour, ils partent à la découverte de la ville de Gandía et de son palais ducal, et le troisième de Xàtiva, le berceau des Borja.
 

Cathédrale Sainte-Marie de Valence — Alfonso et Rodrigo Borgia se sont succédé sur le siège de l’évêché de Valence avant de monter sur le trône de Saint-Pierre.
Peintes à la demande de Rodrigo Borgia pour décorer le dôme de la cathédrale et recouvertes ensuite, ces fresques ont récemment retrouvé leur splendeur originelle.

À Valence même, tous ces monuments sont disséminés dans la vieille ville et donc très accessibles à pied. À commencer par la cathédrale Santa Maria, où les Borgia furent évêques et archevêques. Derrière une prédominance gothique, l’église conjugue différents styles et renferme une chapelle dédiée à saint Francisco de Borja, scénographié par un autre Francisco célèbre, un certain Goya… D’une très grande beauté également, des fresques Renaissance, découvertes en 2004 sous la coupole de la nef en restauration, représentent des anges musiciens.

À quelques centaines de mètres, le palais de Las Corts, leur ancienne résidence et actuel siège du parlement de Valence, présente encore quelques signes de l’époque, dont une belle et austère façade ainsi qu’un surprenant grenier à blé. L’université se visite aussi, elle qui a pu exister grâce à la bienveillance de la famille. Pepe Martinez, guide, explique :“elle a été créée par le conseil municipal en 1499, dans le quartier juif. Mais il a fallu attendre pour qu’elle prenne son essor que le pape Alexandre VI émette, en 1501, une bulle lui donnant le droit d’honorer ses élèves de titres académiques. Comme les autres universités d’Europe. Un an plus tard, c’est au tour de Ferdinand II le Catholique de lui octroyer, par privilège royal, les mêmes droits que les autres universités d’Espagne.”
 
 

Chapelle et cloître privatisable

Au patrimoine de l’UNESCO, la Lonja de la Seda illustre par sa magnificence gothique flamboyante la puissance commerciale de la ville au Siècle d’or.

Aujourd’hui transformée en centre culturel, on peut privatiser sa chapelle pour des concerts de musique de chambre, mais aussi son cloître, très dépouillé, pour des cocktails. La salle du chapitre, aux murs illustrés de portraits d’hommes qui l’ont rendue célèbre, se prête à des remises de récompenses.

Enfin, la Lonja, ancienne bourse de la soie, est un magnifique bâtiment gothique flamboyant qui vaut vraiment le détour pour sa superbe salle où les voûtes reposent sur des colonnes hélicoïdales de plus de dix-sept mètres. Haut lieu du commerce à l’époque, elle peut aujourd’hui être privatisée pour une réception ou un cocktail. Esther, guide touristique, ajoute : “la soie de Valence était très réputée et c’est Rodrigo Borgia qui a permis d’en créer la demande dans toute l’Europe en la faisant venir à Rome pour habiller le Vatican. Il était en effet très proche de ses racines et faisait importer son gâteau préféré, l’arnadi, à base d’oeufs, de citrouille, de sucre, de citron et d’amandes. Une douceur que l’on trouve encore de nos jours dans les pâtisseries.”
 
En face de la Lonja, se profile un joyau moderniste à la charpente métallique couverte de verrières et coiffée d’une immense perruche verte. Iconoclaste, l’oiseau de fer symbolise le jacassement des vendeurs du Mercado central. C’est là, dans ce gigantesque marché couvert, au milieu des étals regorgeant de poissons, d’anguilles frétillantes pêchées dans le lac de l’Albufera, de boîtes de safran nécessaires à la confection de la paella, de jambons gras et goûteux comme le pata negra… c’est là donc, entre des montagnes d’oranges que les groupes viennent déguster l’horchata de chufa, une boisson laiteuse typique et très nutritive à base de tubercules de souchet, qu’on appelle aussi amande de terre.
 
Face au marché se trouve le petit hôtel – trois chambres seulement ! – Casa Azul, propriété de Vicente Gracia. Ce joaillier reconnu internationalement est fasciné, lui aussi, par les Borgia au point d’avoir consacré l’une des chambres à la sensuelle Lucrèce, clin d’oeil kitsch à l’illustre famille. Féru d’anecdotes, il raconte : “le blason des Borgia est un taureau rouge sur fond d’or baguenaudant fièrement dans un pré. À l’époque d’Alexandre VI, ses enfants César et Lucrèce faisaient d’ailleurs venir des taureaux d’Espagne par bateau pour organiser des corridas place Saint- Pierre devant les colonnades du Bernin. Le pape y assistait du haut de sa loggia.”
 
 

Intermède contemporain

siège de la Banco de ValenciaAujourd’hui, Valence reste un port important de la Méditerranée. Mais un port en pleine évolution qui devient un vrai pôle d’attraction touristique. Ana Merelo, de Valencia Guias, ajoute : “en contrepoint très contemporain d’une visite puis d’un déjeuner dans la vieille ville, nous ne manquons jamais d’emmener les groupes visiter la cité des arts et des sciences.” Cet ensemble dessiné par les architectes Santiago Calatrava et Félix Candela englobe le musée des Sciences, le palais des Arts – un opéra avant-gardiste – , l’Hemisfèric – un cinéma IMAX –, l’Oceanogràfic, le plus grand aquarium d’Europe… Des bâtiments futuristes tout en courbes d’acier, de béton et de verre qui offrent une nouvelle halte culturelle avant de passer à des choses plus festives. “Ensuite, nous allons faire un tour sur la mer, nos catamarans accueillant quatre-vingts personnes, précise Ana Merelo, en alternative, nous pouvons organiser une amusante régate en bateaux de huit personnes, sous le commandement d’un capitaine, avec en final un piquenique sur la plage.”
 
Après un peu de repos, il sera temps de mettre le cap plus au sud pour poursuivre la route des Borgia. La ville de Gandía, épicentre d’un duché acheté par Alexandre VI à Ferdinand II le Catholique en 1485, n’est qu’à une soixantaine de kilomètres de Valence. Les groupes y visitent le palais ducal et son imposante cour carrée gothique, idéale pour prendre un cocktail à la fraîche. Cette demeure du XVe siècle est la maison natale de saint Francisco de Borja, restaurée et transformée en sanctuaire par les Jésuites en l’honneur de celui qui fut leur Supérieur général.
À l’intérieur, on remarque un extraordinaire oratoire – privatisable – dont le plafond simule un couvercle de cercueil, mais on peut aussi apprécier de grands salons, comme celui un peu austère des Couronnes.
 
La construction de la galerie dorée du palais ducal de Gandia a été commandée par Francisco Pascual de Borgia pour célébrer la canonisation de son ascendantReste une somptueuse galerie blanche et dorée, de style baroque, qui coule lumière et gaieté dans ce palais tout de même un peu sévère. La ville, tournée hier vers l’intérieur, s’est épanouie peu à peu au bord de l’une des plus belles plages d’Espagne. Une belle occasion pour les groupes d’y faire une halte balnéaire dans l’un des grands hôtels qui la longent et participer à quelques séances de team-building sur le sable, ici vraiment extrafin.
 

Des italiens jaloux

Xàtiva, au départ d’une histoire familiale et romanesque.Depuis cette plage, Xàtiva, le berceau des Borja, n’est qu’à une trentaine de kilomètres. Dominée par d’impressionnantes murailles érigées à l’origine par les Arabes et par un château du XIXe où les groupes peuvent déjeuner en terrasse, la cité de Xàtiva est un dédale de ruelles bordées de façades colorées. On peut y organiser une course au trésor pour mieux découvrir le charme des arcades de la place du marché, mais aussi la maison des Borja où naquit Alexandre VI, l’église Saint-Pierre où il fut baptisé, le musée installé dans l’ancienne bourse au blé ou la grande collégiale qui ne fut jamais reconnue comme cathédrale.
En face, l’ancien hôpital du XVe siècle, terminé grâce au soutien de la papauté, expose la plus belle façade Renaissance de la région et affirme, dans sa pierre blonde, que les Borgia étaient bel et bien des mécènes éclairés. Très loin donc des rumeurs colportées à Rome. Et David Antunez, guide touristique, d’ajouter : “j’ai bien l’impression que la réputation sulfureuse des Borgia est aussi due à la jalousie des grandes familles italiennes comme les Colonna ou les Orsini qui n’ont jamais supporté, à l’époque, que des Espagnols aient pu monter sur le trône de Saint-Pierre !