
Hanoï, 5 heures du matin. Sur la voie réservée aux deux roues du pont Long Bien, anciennement Paul Doumer, monument emblématique de la capitale vietnamienne achevé en 1902 à partir de plans de Gustave Eiffel… bref, sur ce pont qui enjambe à la fois le fleuve Rouge et quelques avenues, un flot compact de scooters déferle depuis les faubourgs vers le centre-ville. Au coude à coude, roue de devant contre roue arrière.?Vitesse identique pour tout le monde ; le tout dans un ronronnement sourd de moteurs bien réglés. C’est si dense qu’on se demande s’il serait possible de glisser quoique ce soit entre deux motocyclistes. L’ambiance est proprement surréaliste, mais on la comprend mieux lorsque l’on sait que Hanoï possède trois millions de scooters. Soit un engin pour deux habitants.
Mais ça roule… Doucement, le regard droit devant, à peine moins concentré qu’un pilote de Formule 1 au volant de son engin, car on sait bien que le moindre coup de guidon entraînerait à coup sûr une véritable hécatombe. Mais d’hécatombe, il n’y en a presque jamais, tant le système est rodé – citoyen dirons-nous – , et tant il fonctionne bien dans ce Hanoï perché sur deux roues.
Concert de klaxons au chant du coq
Hanoï, 5 heures du matin. En plein cœur de la ville, le vieux quartier qu’on appelait autrefois “quartier des 36 corporations” s’ébroue, sort ses étals, ses lampions, ses fleurs ou ses kilomètres de tissus, c’est selon. Pour l’instant, approvisionnés comme autrefois par des porteurs à chapeaux coniques, on petit-déjeune copieusement d’un bol de pho, soupe traditionnelle, accroupis plus qu’assis sur de minuscules tabourets posés à même le trottoir. La journée sera longue, harassante, écrasée de chaleur, faite de palabres, de négoce et de marchandages sans fin.Musées privatisables
C’est donc tout naturellement que l’on débutera la visite de Hanoï en particulier, et du Vietnam en général, par un tour au musée national d’histoire. Aussi bien pour la richesse de ses collections que pour la plastique du bâtiment qui les abrite, autrefois l’École française d’Extrême-Orient, construite entre 1925 et 1932 par l’architecte Ernest Hébrard, créateur d’une esthétique alliant ici des éléments chinois et français. Le bâtiment est si beau qu’il loue ses murs aux agences réceptives qui y organisent de somptueuses soirées de gala…
Reste, parmi les musts, deux autres lieux, qui n’ont pas grand-chose en commun, mais qui appartiennent chacun à la grande histoire du Vietnam : la maison sur pilotis de Hô Chi Minh et le temple de la littérature. Commençons donc par le début, et passons les portes de ce bâtiment édifié en 1070 et dédié à Confucius. C’est, pour faire court, la première université du Vietnam, destinée aux fils de la haute noblesse. Des pavillons donc, des cours intérieures, une pagode abritant les statues du sage et de ses quatre plus proches disciples, des jardins et un bassin dit de “la clarté céleste”. Une grande sérénité règne dans ce lieu miraculeusement épargné par les guerres et par le temps. Ce qui est très rare au Vietnam.La maison du père de la nation
Reste donc le mausolée et la maison de l’“oncle Hô”. Pour ce qui concerne le mausolée, dont on a dit tant de mal quant à sa plastique “soviétique”, on ne s’attardera pas trop, sauf précisément sur sa fameuse plastique, qui est, au fond, assez belle dans son genre. Mais il s’agit d’un mausolée, point. Il n’empêche qu’une foule énorme s’y presse, en rangs d’oignons sur des centaines de mètres, le tout dans un silence quasi religieux. Il y a là des écoliers, des anciens combattants, des paysans descendus en pèlerinage de leur lointaine montagne. On les retrouvera un peu plus tard, à visiter la maison sur pilotis construite au bord d’un étang qu’habitait le père de la nation. Un lieu simplissime, presque spartiate, nullement encombré par la moindre fioriture. L’âme de l’homme est là, sa puissance de travail aussi, et certainement un je-ne-sais-quoi d’abnégation et de nuits passées à l’étude.Cyclopousse dans le vieil hanoï
Au XIIIe siècle, 36 corporations s’établirent dans ce quartier, chacune dans une rue différente, lui donnant ainsi le nom de “36 rues”. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, où tout se mêle et s’entremêle, où une boutique de t-shirts côtoie un marchand d’oiseaux, où un débit de boissons jouxte un vendeur de soie, où un restaurant de rue déborde sur l’étal d’un marchand d’osier… Sans doute, voici là le plus charmant des quartiers de Hanoï. On le parcourt sans fin, brinqueballant sur son improbable macadam, ou mieux, le sillonnant à la vitesse d’un cheval au pas, avachi dans la nacelle d’un antique cyclopousse. On passe alors d’une ruelle spécialisée dans les lanternes à une autre dans les urnes funéraires, d’une succession d’échoppes noyées dans des monceaux de fleurs en plastique à des étals aux senteurs d’épices inconnues. Puis on lève la tête, s’attarde sur les maisons à deux ou trois étages – Hanoï est de fait une ville plate – et l’on découvre des merveilles architecturales, des balcons et des terrasses, des encorbellements et des macarons, le tout inévitablement emberlificoté dans l’habituel amas de fils électriques qui strient les ciels de toutes les villes d’Asie.
On prendra tout de même le temps de faire une halte à la maison traditionnelle du 87 Ma May. Construite au XIXe siècle, admirablement restaurée dans le cadre de la coopération entre les villes d’Hanoï et de Toulouse, elle permet de se replonger dans l’atmosphère coloniale de l’ancienne capitale du Tonkin. Deux étages pour un bâtiment tout en longueur, ponctué de courettes et de terrasses. Au cas où on ne l’aurait pas déjà remarqué ailleurs dans le quartier, cette maison, qui fut autrefois habitée successivement par des familles de commerçants, est, comme toutes les autres, incroyablement étroite. C’est là l’astuce qu’avaient trouvée les habitants de la ville pour contourner une loi les taxant sur la largeur des façades. Du coup, cela a donné lieu à la naissance des “maisons tubes”, dont certaines ne sont guère plus larges qu’un couloir d’appartement haussmannien.Fondue et vin chaud en saison !

Soudain, au bout d’une rue, le fracas d’un train qui traverse le pont Long Bien. C’est celui qu’on empruntera à la tombée de la nuit – et bien mieux encore, en s’installant à bord d’une voiture appartenant à la chaîne des hôtels Victoria, dans le style grand luxe des trains du début du siècle – pour un voyage qui nous conduira à Sapa, au nord du pays près de la frontière chinoise, à la découverte d’ethnies restées à l’écart de tout. Il s’agit du pays des Hmongs noirs et des Hmongs fleuris, surnommés ainsi en fonction des couleurs dominantes de leurs costumes. Ils sont rassemblés autour de Sapa, une station climatique construite par les Français en 1922. La station climatique ? Une grand rue, une grand’place, une église qui sonne encore l’angélus, un lac, des rues en escaliers qui accueillent le marché ethnique, et, coiffant le tout de son imposante silhouette, l’hôtel Victoria… Ce n’est certes pas l’Himalaya, mais, à 1650 mètres d’altitude, les soirées peuvent être frisquettes. Le fameux hôtel de luxe ne s’y trompe pas, qui allume des feux de cheminée lors de la saison fraîche et sert force vins chauds et fondues savoyardes… Outre les marchés villageois et leur débauche de costumes colorés, le fin du fin consiste à parcourir, le temps d’une promenade dans les rizières en espaliers – assez courte et facile pour les groupes, plus sportive et beaucoup plus longue pour les trekkeurs expérimentés –, des champs vert anglais qui, jusqu’en 1986, étaient presque exclusivement réservés à la culture du pavot.

On emprunte un chemin qui poudroie joliment, on effleure les terrasses de riz le long desquelles glougloutent de minuscules ruisseaux, on suit quelques paisibles buffles sur lesquels grimpent les enfants, et l’on traverse des villages – ou plutôt des groupes de maisons – qui, clairement, ne roulent pas sur l’or. Et puis, au détour d’un bosquet de bambous, on tombe sur un bistrot-épicerie qui sert du thé aussi chaud que bienvenu et, de temps en temps, une boutique tout aussi improvisée qui propose de très beaux tissages issus de la production des femmes Hmong. Dieu merci, le fracas des quads n’est pas encore arrivé jusque-là… Tout y est calme avec, pour seuls bruits, des bruits de campagne d’antan, des caquètements de poule, et des voix qui s’interpellent d’une colline à l’autre. Seule parfois, une mobylette trouble du bruit de son moteur cette paix sur terre. Mais, pour le moment, elles sont encore bien rares.Beauté naturelle sertie de jade
“En général, les groupes passent deux jours à Sapa, dit Sébastien Rodriguez, directeur de l’hôtel Victoria. C’est peut-être un peu court, mais largement suffisant pour appréhender la région et surtout, découvrir, même en partie, les richesses de la culture Hmong. Les groupes viennent de nuit par notre train privé, où on leur sert un somptueux dîner, et repartent de la même façon. Ainsi, ils ne perdent pas de temps et arrivent frais et dispos.” Retour donc en wagon-lit, arrivée très tôt à Hanoï et départ immédiat pour la merveille des merveilles, l’un des paysages les plus fabuleux du monde : la baie d’Halong, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1983, sous le critère “beauté naturelle”.
Et ce n’est rien de dire qu’elle est belle, la baie d’Halong. Avec presque 2000 pains de sucre répartis sur plus de 1500 km2 d’une mer de jade, elle forme un véritable labyrinthe, d’où, disait-on autrefois, on ne revenait jamais lorsque l’on s’y égarait. De nombreuses jonques de croisière ainsi que de paisibles barques de pêche ont aujourd’hui investi le lieu, sans pour autant attenter à sa plastique. Ah si ! Une dernière toquade de la représentation régionale du gouvernement a rendu obligatoire la peinture blanche sur toutes les coques des bateaux, traditionnellement rouge basque. Malgré les protestations véhémentes des croisiéristes, d’agences de voyage et de quelques esthètes et intellectuels, rien n’y a fait. Depuis ce printemps, les jonques sont donc horriblement immaculées. Et ça ne leur va pas du tout…
En attendant, les rochers sont toujours là, imposant au détour d’une nappe de brume leurs masses plantées droit dans l’eau. Il y a toutes les formes : élancées, déchiquetées, de guingois, bossues, dodues… toutes à quelques encablures les unes des autres. L’imagination populaire leur a deviné des silhouettes de babouin, de chien, ou de dragon… qui, à vrai dire, ne sont pas toujours faciles à identifier. Encore qu’un soir de grand dîner, sur le pont d’un bateau de luxe, une coupe de champagne à la main, tout soit possible…













































