Interview : Pierre-Louis Roucaries, président délégué de l’UNIMEV

Interdictions des salons à Paris, annulations en cascade, survie de la filière événementielle, événements hybrides : Pierre-Louis Roucaries, président délégué de l'UNIMEV et directeur général de l’office du tourisme et des congrès de Mandelieu-La Napoule, évoque la situation extrêmement difficile de son secteur.

unimev-pierre-louis-roucaries
Pierre-Louis Roucaries, président délégué de l'UNIMEV et directeur général de l’office du tourisme et des congrès de Mandelieu-La Napoule.

Comment réagissez-vous à l’interdiction des salons à Paris ?

Pierre-Louis Roucaries – Je vous avoue notre incompréhension. Avec tout le travail que la filière, l’Unimev comme ses confrères, a pu faire depuis des mois avec les services de l’état pour assurer une protection sanitaire la plus exigeante possible dans les parcs d’expositions et les palais des congrès, on est stupéfait des décisions qui sont prises. Vous avez des acteurs comme Viparis et le palais des congrès de Cannes qui ont fait certifier les mesures mises en place. Du côté de l’Unimev, nous avons établi un protocole sanitaire extrêmement contraignant et qui vaut pour toute la profession.

Tout semble donc assuré pour que les manifestations professionnelles puissent se tenir dans les meilleures conditions possibles…

P.-L. R. – Il est hors de question d’avoir un cluster sur nos événements. A ma connaissance, il n’y en d’ailleurs a eu aucun sur la centaine qui ont pu se dérouler au mois de septembre.  Nous sommes des spécialistes de la gestion des flux et nous avons su démontrer le professionnalisme de notre secteur d’activité, notamment lors des attentats de 2015. Les mesures de contrôle nécessaires à la sécurité des biens et des personnes ont été parfaitement mises en place dans cette période difficile. Alors, pourquoi notre secteur est-il pénalisé, alors qu’il y a ailleurs d’autres flux de personnes qui ne sont pas toujours très bien contrôlés ? On ne comprend pas toujours la logique.

A Paris, les salons sont interdits, mais non les congrès. Comprenez-vous cette distinction ?

P.-L. R. – Je ne vais pas vous dire qu’elle n’a pas de sens, sinon ils vont finir par interdire également l’organisation des congrès ! Néanmoins, aujourd’hui, la plupart des congrès ont aussi des zones d’exposition. Pour un organisateur, il est très compliqué de faire des congrès sans cette source de financement.

A ma connaissance, il n’y a eu aucun cluster sur la centaine qui ont pu se dérouler au mois de septembre.

Quel est, jusqu’ici, l’impact de la pandémie sur l’activité du secteur ?

P.-L. R. – Toute la filière, les parcs des expositions et palais des congrès, les organisateurs, les agences de design et de services, tout le monde souffre de la même manière. Selon les entreprises, les pertes peuvent osciller entre -70 % et -90 %. Vous pouvez tenir à ce rythme pendant quelques semaines, mais, sur une année entière, c’est impossible. A la différence des autres secteurs qui ont pu reprendre leur activité, le notre est le seul à avoir fermé pendant six mois. Début septembre, et encore on pensait qu’il y aurait une reprise, nous estimions à 32 milliards d’euros les pertes générées par la pandémie sur notre filière et l’ensemble du secteur touristique, se répartissant entre 15 milliards pour le printemps passé et 17 milliards pour l’automne à venir, en partant sur l’hypothèse que les grands rendez-vous internationaux n’auraient pas lieu. Mais là, les événements plus petits prévus jusqu’à la fin de l’année, qu’ils soient de dimension internationale ou à l’échelle nationale, commencent eux aussi à être annulés.

Comment allez-vous réussir à surpasser cette période extrêmement difficile ?

P.-L. R. – Nous travaillons aujourd’hui avec les services des ministères de l’Economie et des PME sur un plan de soutien dédié au secteur événementiel qui devrait sortir dans les jours qui viennent. C’est notre planche de salut pour passer cette période catastrophique et faire en sorte que la filière soit encore là demain.

C’est, en quelque sorte, une question de vie ou de mort de la filière ?

P.-L. R. – Oui, clairement. Selon les décisions qui vont être prises, cela permettra à la filière de pouvoir, ou non, tenir le choc. On a l’écoute de Bruno Le Maire et d’Alain Griset et j’espère que cela se traduira par des mesures qui permettront à la filière d’être encore présente quand l’activité va pouvoir reprendre.

Le plan de soutien est notre planche de salut pour passer cette période catastrophique et faire en sorte que la filière soit encore là demain.

Quelles solutions pourraient permettre au secteur de survivre ?

P.-L. R. – Première chose, le chômage partiel sur une période longue pour éviter les licenciements et faire en sorte que les entreprises soient en capacité de pouvoir immédiatement faire repartir la machine événementielle quand l’activité va reprendre. Ensuite, l’allégement des charges afin d’étaler les coûts fixes mensuels et donc de retarder le moment où les entreprises ne seraient plus en capacité de faire face à l’ensemble de leurs obligations financières.

L’annulation en cascade des événements de toutes tailles a-t-il aussi un impact sur l’ensemble de l’économie française ?

P.-L. R. – C’est un problème de souveraineté. Si on veut que notre industrie soit prospère, il faut que les événements puissent repartir. Paris se classe régulièrement comme la première destination congrès au niveau mondial. La France est parmi les plus grands pays de salons avec les Etats-Unis, l’Allemagne et la Chine. Le secteur événementiel génère une énorme activité, non délocalisable qui plus est. Mais c’est vital pour toute l’économie. Car, si les grands groupes ont des filiales à l’international, les PME utilisent les salons pour commercialiser leurs produits à l’étranger. Elles ne vont pas créer des filiales dans tous les pays où elles ont des clients et les salons leur permettent dès lors de générer 10 %- 20 %-30 %, voire 50% de leur activité annuelle. Le fait que notre secteur soit pénalisé pénalise en fait l’ensemble des filières en France. Et je ne parle même pas de tous ces indépendants, commerçants et TPE qui vivent grâce aux foires et qui sont à l’arrêt aujourd’hui.

Les autorités publiques sont-elles conscientes de ce rôle joué par le secteur ?

P.-L. R. – Je crois que c’est clair du coté de Bruno Le Maire. La semaine dernière, lors de l’événement Big organisé par BPI à l’Accor Arena, le président Macron a clairement dit dans son discours que les événements étaient importants pour la France, d’où sa présence.  Après, il y a les annonces et la réalité sur le terrain, et les préfets interdisant aux événements de se dérouler sur leur territoire.

centre-congres-mandelieu
Centre de congrès de Mandelieu-La Napoule.

A votre échelle, où en est l’activité du centre des congrès de Mandelieu-La Napoule?

P.-L. R. – Nous avons redémarré en septembre avec un congrès d’experts-comptables d’ampleur régionale, puis des salons grand public. Mais, à la date d’aujourd’hui, la quasi totalité des prochains événements sont annulés, à l’exception de quelques manifestations locales en novembre et décembre. Tous les événements internationaux et nationaux, dont certains avaient déjà été reportés sur le dernier quadrimestre, ont été annulés ou décalés sur 2021 ou 2022.

Faut-il pour autant désespérer pour le futur ?

P.-L. R. – Paradoxalement, 2021 pourrait être une très bonne année, si on prend le carnet de commandes actuel avec beaucoup de demandes pour 2021, en plus du report de congrès internationaux prévus en 2020. Certains sont attendus au mois de janvier. Seront-ils maintenus ? Aujourd’hui, je n’en sais rien. Les organisateurs attendent de voir l’évolution de la situation sanitaire pour prendre une décision. Mais ça veut dire qu’au moment où on va pouvoir reprendre, ça va repartir très fort. La rencontre physique n’est pas terminée, loin de là.

Vous ne craignez donc pas l’accélération des rencontres de façon virtuelle ?

P.-L. R. – Au printemps, j’entendais les media dire que le digital allait faire disparaître l’événementiel. C’est une tarte à la crème. Cela fait cinq ans que la croissance du secteur se fait grâce au digital. C’est le meilleur ami de l’événement. Aujourd’hui, il s’agit plus d’une accélération d’un processus qui existait déjà, avec l’extension de l’événement physique par un volet digital. Par exemple, à Mandelieu, nous avons un salon de la gastronomie qui se tient depuis 20 ans, autour duquel des Facebook Live sont organisés où les différents exposants présentent leurs produits, donnent des recettes. De cette façon, on peut faire vivre un salon et donner envie au public d’y venir l’année prochaine grâce à cette expérience digitale. Nous avons deux salles dédiées pour cela à Mandelieu, avec des outils qui permettent aussi aux entreprises qui ont des salariés dispersés de par le monde d’organiser des conventions avec des flux d’informations sécurisés, dans de très bonnes conditions techniques.

L’événement 100 % digital n’est donc pas pour demain…

P.-L. R. – Dans le tourisme, nous sommes obligés d’être dans l’innovation, en mouvement. Il y aura sans doute un jour des événements 100 % virtuels, et des sociétés de serious games qui trouveront une façon de faire des événements sympas et efficaces, mais c’est un marché de niche. L’humain est un animal social et les événements physiques ont encore quelques belles années devant eux.