« Un espace à prendre pour les travel managers sur les nouvelles mobilités » : Sabah Kahoul, Business Travel Purchase

Sabah Kahoul, Directrice Générale de Business Travel Purchase et Vice-Présidente de l'Association Suisse du Travel Management (ASTM), revient sur les temps forts de 2024. Et analyse à quoi s'attendre en 2025 pour les travel managers.
Sabah Kahoul, Directrice générale de Business Travel Purchase
Sabah Kahoul, directrice générale de Business Travel Purchase

Que retenir de l’année 2024 dans le domaine du travel management ?

Sabah Kahoul – L’année a été marquée par une attention particulière accordée au développement durable et la réduction des émissions de CO2. Il y a une vraie prise de conscience dans toutes les entreprises, quelle que soit leur taille et leur activité. Il y a aussi une vraie prise de conscience qu’il ne faut pas tomber dans le greenwashing. On y va donc progressivement, peut-être un peu trop à tâtons, mais les entreprises sont extrêmement vigilantes sur la méthodologie et sa communication en interne, avec des résultats tangibles. Il y a eu aussi beaucoup d’efforts réalisés sur la digitalisation du voyage d’affaires. Les outils de réservation en ligne s’améliorent, avec davantage d’intelligence artificielle intégrée pour faciliter le travail du travel manager et l’expérience utilisateur. C’est globalement très positif.

L’événement marquant de 2024, c’est aussi le rachat de CWT par Amex GBT bien sûr. Le marché se consolide. Et il va donc y avoir une place à prendre en 2025 pour tous les challengers. Il y a déjà une appétence pour des acteurs agiles, digitaux, qui intègrent l’intelligence artificielle à tous leurs processus, que ce soit au niveau de la réservation des voyages, mais aussi à la gestion des notes de frais. L’acheteur et le travel manager souhaitent réduire le nombre des fournisseurs pour réduire leur charge de travail. Ils attendent des outils agiles, une expérience voyageur améliorée, et la capacité à mettre en place des outils qui permettent de prendre la meilleure décision, tant au niveau du budget que du CO2, avec du reporting clé en main. On est donc toujours dans une phase de consolidation des TMC, on va aller chercher une offre globale, la plus globale possible, pour avoir un processus optimisé et standardisé dans toutes ses filiales.

Vous ne craignez pas de voir votre choix se réduire ?

Sabah Kahoul – Si, complètement. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’acheteur. Quand un marché se consolide, il y a moins de concurrence bien sûr. Et le travail de recherche de nouveaux entrants est important, dans un contexte ou certains d’entre eux doivent encore faire leur preuve, ils n’ont souvent pas suffisamment historique, ou ne sont pas complètement globaux, ou leurs modes de paiement ne sont pas alignés avec les attentes de l’acheteur… Les entreprises ont peu de ressources à accorder au Travel. Je vois de plus en plus de postes de Travel managers supprimés dans les entreprises, ou réduits. On demande aux acheteurs voyages de prendre d’autres catégories à leur charge. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour rendre ce poste de travel manager plus stratégique et indispensable aux yeux des entreprises.

Le MICE fait-il partie des catégories qui incombent désormais aux acheteurs travel ?

Sabah Kahoul – Il peut y avoir le MICE en effet, il peut y avoir la flotte automobile, mais il y a surtout de l’achat indirect. Le post de travel manager est conditionné au niveau de dépenses. Une entreprise qui veut réduire son budget voyages s’imagine souvent que l’acheteur aura moins de travail. Or ce n’est pas toujours corrélé et il y a un besoin au niveau des personnes qui continuent à voyager. Il faut renégocier les contrats, rester en veille sur ce marché qui est quand même extrêmement dynamique, avec beaucoup de nouveaux entrants. Le périmètre s’accroît aussi avec les nouvelles mobilités. Les RH qui souvent gèrent les mobilités pour le compte de l’entreprise, avec par exemple le crédit mobilité en France, ont besoin de s’appuyer sur un acheteur et sur ses recommandations. Je pense d’ailleurs qu’il y a un espace à prendre pour les acheteurs voyages et les travel managers sur la gestion de ces nouvelles mobilités. Je pense que le métier peut se développer sur cette nouvelle mobilité.

Estimez-vous que nous sommes désormais revenus à la « norme » pré-Covid, ou la crise sanitaire a-t-elle encore des répercussions sur les volumes de déplacements, les comportements ?

Sabah Kahoul – Non, sur la base de l’ensemble des entreprises que j’ai rencontrées, on se situe toujours en deçà des volumes de déplacements d’avant la crise, à hauteur de 20% environ.

Le différentiel sera-t-il compensé cette année ?

Sabah Kahoul – Je pense qu’on n’y reviendra pas en 2025, du fait de la situation économique au niveau global. En France, on sait qu’il risque d’y avoir un certain attentisme avec ce qui se passe au niveau politique, et on ne sait pas comment vont se déplacer les déplacements vers les États-Unis… Je pense que 2025 sera probablement plus restreint sur les budgets voyages. J’ai déjà eu des retours en ce sens. Au niveau des coûts, je pense que l’on va rester sur une augmentation qui sera assez modérée, avec une vigilance accrue sur le duty of care, la sécurité du voyageur, du fait des événements que l’on connaît.

Comment concilier voyage d’affaires et développement durable, et à quel prix ?

Sabah Kahoul – Hélas le voyage durable coûte souvent plus cher. Y compris parfois le fait de voyager en train… Mais le train se substituant à l’avion est devenu un standard dans les politiques voyages, y compris pour des temps de trajets supérieurs : je vois maintenant des sociétés qui poussent vers le train jusqu’à six heures de voyage. On pousse les voyageurs à regrouper leurs réunions, à profiter de leur déplacement pour rencontrer un maximum de personnes et réaliser un maximum de projets sur place. Donc on accepte de payer davantage pour l’hébergement, puisqu’il y aura plus de nuitées, mais on estime que ça augmentera la productivité du voyageur. Et les collaborateurs jouent le jeu car ils sont de plus en plus engagés. Il y a aussi plus de déplacements long-courriers en classe économie, qui est plus économe en CO2. Et le bleisure s’impose désormais comme une tendance majeure. Cela devient un standard. Permettre aux collaborateurs de prolonger leur séjour, voire de travailler de n’importe où, devient aussi pour l’entreprise rétention. Même si parallèlement certains employeurs appellent à un retour massif au bureau.

Quelles sont les tendances à surveiller en 2025 ?

Sabah Kahoul – Il y a toujours le besoin de revoir la politique voyage, de la mettre à jour dans la lignée des bonnes pratiques. En 2025, j’ai aussi l’ambition de porter une vision plus large de la RSE, qui intègre les enjeux liés à la diversité et à l’inclusion. Bien sûr, l’émission de CO2 demeure cruciale, mais il faut aller plus loin. La RSE, ce n’est pas que l’écologie et le développement durable. Il y a différentes typologies de voyageurs, avec des besoins différents, auxquels il faut répondre. C’est un sujet qu’il faut, je pense, développer en 2025 et qui prendra de plus en plus de place sur l’agenda des travaux de manager.

Vous intervenez également dans la formation des travel managers : la profession gagne-t-elle en attractivité auprès des jeunes générations ?

Sabah Kahoul – Je fais tout pour trouver une relève ! On a beaucoup souffert pendant le Covid, nous avons perdu beaucoup d’agents chez les TMC, des gens ont quitté le voyage d’affaires, qui ont quitté l’hôtellerie. Une grande partie des étudiants restent très attirés par le tourisme et les métiers du tourisme, qui évoluent énormément, et ils découvrent pour la plupart le business travel. Ma grande satisfaction est de retrouver des étudiants en voyage d’affaires chez des fournisseurs que j’approche.

Y a-t-il une évolution dans leur formation ?

Sabah Kahoul – Il faut rendre le business travel attractif. Souvent, c’est un secteur qui est vu comme très technique. Donc les étudiants qui ont une appétence pour le digital, les nouvelles technologies, passent souvent au business travel. Il sont intéressés par les outils de réservation en ligne, les plateformes… Je fais donc un focus sur ces sujets, mais tout en leur donnant aussi de la visibilité sur le rôle d’un travel manager, ce qu’il apporte à l’entreprise, son côté stratégique. Je mets aussi en valeur les interactions entre le monde corporate et l’écosystème fournisseurs. Il y a de plus en plus d’intervenants business travel, donc j’ai bon espoir qu’il y ait davantage d’étudiants qui fassent carrière dans ce domaine.

Qu’est-ce qui définit selon vous un bon travel manager en 2025 ?

Sabah Kahoul – C’est quelqu’un qui est en veille permanente parce que c’est un domaine qui évolue énormément, avec plein de nouvelles normes, comme en témoigne encore NDC… Donc pour moi un bon travel manager est en veille, en contact permanent avec son écosystème, et surtout complètement en ligne avec la culture de son entreprise. Cela implique d’être en relation permanente avec la direction pour bien comprendre les objectifs, les ambitions de son entreprise, et mettre en place un programme de voyage de qualité qui permet à l’entreprise d’atteindre ses objectifs et de développement. J’insiste énormément sur la culture de l’entreprise, ses ambitions, son développement, afin de mettre en face les bon fournisseurs et les bonnes prestations.