Sécurité : les entreprises face à leurs devoirs

Priorité majeure des entreprises, la sécurité de leurs voyageurs est chaque jour mise à l’épreuve par une foule de risques potentiels : troubles géopolitiques, climat, cybercriminalité et, naturellement, crises sanitaires. Face à leur devoir de protection, les grandes sociétés mondiales, mais aussi les PME, ont une approche de plus en plus fine de ce sujet aussi essentiel qu’anxiogène.

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© International SOS

Un monde de moins en moins sûr. La chose n’a échappé à personne, et surtout pas aux 1 300 décideurs du monde des affaires sondés par Ipsos pour l’étude d’International SOS “Perspectives des risques de voyage 2020”. Parmi ces professionnels, 68 % prévoyaient une augmentation des menaces sécuritaires, soit une hausse de 23 points par rapport à l’année précédente. En parallèle, 52 % des sondés redoutaient davantage de désordres géopolitiques (en hausse de 20 pts) ou de troubles civils (en progression de 14 pts), quand ce ne sont pas des enlèvements, incidents craints par 29 % des professionnels.  Interrogés fin 2019, nul n’avait venu venir la menace d’un virus parti d’Asie pour se propage à toute la planète…

Si le coronavirus va, sans doute pendant un certain temps, entraîner une limitation des voyages d’affaires, et donc des risques afférents, en revanche la crise actuelle remet en avant le devoir de protection des salariés face aux risques multiples et variés qu’ils encourent. “Aucune entreprise n’a envie de voir son nom entaché par une crise où elle peut être accusée de négligence, estime Grégoire Pinton, chef mondial des services de sécurité des voyageurs de GardaWorld. La connaissance du risque se développe au sein des sociétés européennes comme nord-américaines. Les événements passés, que ce soit en Irak, au Burkina Faso ou en Amérique Latine, ne font que renforcer ce sentiment.

Ces inquiétudes sont fondées sur des faits tangibles – il n’y a qu’à ouvrir les pages d’un journal ou regarder la télévision pour s’en rendre compte – mais, pour Émile Pérez, directeur de la sécurité et de l’intelligence économique du groupe EDF, il convient de relativiser : Le monde n’est pas forcément plus dangereux qu’avant. Je dirais même que c’est plutôt l’inverse. Mais, l’information circulant plus vite, le sentiment d’insécurité s’est accru. Surtout, notre tolérance vis-à-vis de la violence a été largement réduite. Elle est devenue insupportable, et heureusement.

Chaque année depuis six ans, le Club des directeurs de sécurité et de sûreté des entreprises (CDSE) étudie la perception du risque chez 300 dirigeants de sociétés françaises. Son baromètre 2020 tempère ce climat anxiogène. Si 16 % considèrent l’insécurité à l’international comme une menace forte, près de la moitié des dirigeants déclarent n’avoir aucune exposition en la matière. Le terrorisme (17%) est désormais dépassé par les accidents de transports (40 %) dans la cartographie des risques encourus, devant les risques sanitaires (13 %). “On voit que les entreprises ont une perception du risque plus réelle, en ce sens où les problèmes principaux sont dans une large majorité ceux de tous les jours, les accidents de voiture, les vols, voire l’agression, remarque Émile Pérez. Comme les entreprises ont mis en place des procédures qui permettent de mieux protéger leurs salariés, elles maîtrisent mieux les risques et en ont une analyse plus fine.”

D’après l’agence de voyages d’affaires CWT, dans son étude Connected Traveler, 46 % des professionnels se disent inquiets quant à leur sécurité, même si 67 % des voyageurs d’affaires estiment que leurs déplacements sont davantage sécurisés que par le passé.

Et Xavier Carn, vice-président Sécurité EMEA d’International SOS & Control Risks, de tirer un même constat : “Les entreprises ont pris en compte le risque à travers des politiques voyages apportant une vision de leur exposition aux dangers. En parallèle, elles se donnent les moyens de limiter la survenance des incidents.” Enquête après enquête, la sécurité ressort comme la priorité numéro 1. A 89,3 %, le sujet est placé loin devant l’amélioration de la politique voyages (76,8 %) ou les économies sur les dépenses (71,4 %) dans le top 3 des priorités recensées par l’étude de l’agence CWT “Perspectives France 2019”.

Cette évolution s’inscrit dans un cadre juridique contraignant, les entreprises ayant le devoir d’assurer la sécurité de leurs employés sous peine de voir engagée, en cas de manquement, leur responsabilité civile, voire pénale, ainsi que celle de leurs dirigeants. Avec la condamnation de la Direction de constructions navales (DCN) pour “faute inexcusable” à la suite d’un attentat fatal à onze de ses salariés à Karachi en 2002, la France a fait jurisprudence en matière de ’duty of care’. “Cet impératif est depuis devenu une obligation légale dans beaucoup de pays« , remarque Grégoire Pinton.

Si les grandes sociétés cotées sont évidemment sensibles à cet argument, les PME et ETI présentes à l’international le sont aussi, et de plus en plus. “Notre PDG considère que la sécurité est un élément essentiel pour la croissance de l’entreprise”, explique Arnaud Kalika, responsable sûreté et intelligence stratégique de Meridiam. Cette société qui développe des projets dans la mobilité, la transition énergétique et les infrastructures publiques ne comptait au départ qu’une quinzaine de grands voyageurs, certains figurant dans le top 20 des clients d’Air France. “Aujourd’hui, nous sommes plus de 200 collaborateurs. Le nombre de voyageurs et d’expatriés a largement augmenté avec notre développement en Europe et sur le continent américain, mais aussi en Turquie, en Jordanie et en Afrique”, poursuit-il.

Sur ce continent, Meridiam participe par exemple à la construction du nouvel aéroport de Ouagadougou Donsin, au Burkina Faso. Si l’entreprise a pris l’habitude de réaliser des audits de sécurité des habitations de ses futurs expatriés, cette destination exposée au terrorisme jihadiste est encore plus sensible. “Je me suis ainsi rendu sur place avec un expert pour tout vérifier. De A à Z. Depuis le risque incendie jusqu’à la présence de réserves d’eau en passant par la résistance des verrous”, explique Arnaud Kalika.

Ce type de mission a bien sûr un coût. Comme, par exemple, lorsqu’il s’agit d’organiser un convoi pour sécuriser un déplacement, à 600 euros par jour et par personne – voire plus si l’escorte est armée – ou quand il faut rapatrier l’enfant d’un cadre expatrié. “Ma fonction ne génère que des dépenses pour mon entreprise, mais c’est une sécurité pour elle comme pour nos voyageurs. Meridiam considère que je contribue à une certaine valeur ajoutée, constate Arnaud Kalika, également président de la commission “International” du CDSE. Le CDSE cherche à mettre en avant ce qu’apporte cette fonction.”

La génération Z est plus sensible au sujet de la sécurité. En 2019, 41 % des voyageurs d’affaires de ce groupe d’âge ont réduit leurs déplacements en raison de troubles politiques ou de risques pour la santé, selon SAP Concur.

Une fonction qui pourrait devenir de plus en plus essentielle. Aux menaces malheureusement “classiques” – terrorisme, troubles géopolitiques, criminalité – s’ajoutent de plus en plus de problèmes d’ordre climatique ou sanitaire. Ainsi les catastrophes naturelles (51 %) et les épidémies (31 %) étaient-elles régulièrement citées dans les “perspectives des risques de voyage 2020” d’International SOS,  et ce avant même l’épidémie de Covid-19.

Ce n’est sans doute qu’un début, selon les spécialistes. Dans son étude, International SOS pointait également plusieurs sujets encore mal appréhendés par les entreprises dans le cadre du devoir de protection de leurs salariés ; des zones grises qui concernent notamment la cybersécurité, mais aussi certaines catégories de voyageurs. En effet, un gros quart des entreprises (26 %) a pris des mesures spécifiques concernant les voyageuses d’affaires et seulement une sur dix s’est intéressée aux problématiques de la communauté LGBT. Soit autant de profils de voyageurs potentiellement plus exposés.

Dans une enquête menée en 2018 par la Global Business Travel Association (GBTA) en partenariat avec la compagnie d’assurance AIG, 71 % des voyageuses d’affaires interrogées estimaient être confrontées à un risque plus important que leurs homologues masculins, allant du harcèlement aux agressions sexuelles en passant par un sentiment d’insécurité dans certains pays. Quant à la communauté LGBT, selon SAP Concur, 96 % cachent leur orientation sexuelle afin de préserver leur sécurité lors d’un déplacement professionnel. “Dans certains pays d’Afrique de l’Ouest ou encore au Moyen-Orient, nous avons connu plusieurs cas de harcèlement de voyageurs LGBT, il faut en être conscient”, remarque Xavier Carn.

Tandis que les modules de formation spécifiques à ces catégories de voyageurs sont en plein développement, SAP Concur a fait évoluer son application TripIt en conséquence. En partenariat avec GeoSure, spécialiste de l’évaluation des risques, l’éditeur de logiciels de réservation a ajouté à la fonctionnalité “score de risque par quartier” des onglets spécifiques concernant les menaces touchant les voyageuses et la communauté LGBT. “Les entreprises ont un devoir de protection, mais aussi de diversité et d’inclusion, rappelle Grégoire Pinton. Peu importe votre orientation sexuelle ou que vous soyez un homme ou une femme, vous devez être protégé de la même manière”.