
Après l’euphorie de la réouverture de la Chine au reste du monde en début d’année, voici venu le temps des incertitudes et des doutes. En effet, le trafic aérien entre la Chine et l’Europe, s’il a repris de la vigueur, reste très inférieur aux premières estimations de l’après-réouverture…
Le consultant OAG, qui analyse les capacités en sièges dans le monde, indique que le nombre de sièges offerts entre la Chine et le reste du monde représentait en avril 2023 seulement 37% de l’offre d’avril 2019. Soit 3,05 millions de sièges en 2023 contre 8,35 millions en 2019. L’international ne représentait ainsi que 4,2% de la capacité totale en sièges de 2023. Cette part se montait à 12,4% en 2019 !
Selon un autre consultant, ForwardKeys, la capacité en sièges sur l’axe Europe-Chine reste inférieure de 73% à celle de 2019 sur les lignes directes. Et elle reste aussi de 76% inférieure à ce qu’elle était en 2019 sur les lignes via un aéroport de transit. Selon Nancy Dai, Experte Chine de ForwardKeys, l’offre est même de 82% inférieure entre la France et la Chine.
Il reste en fait une certaine nervosité dans les milieux aériens en Europe. Car, le trafic aérien Europe-Chine est désormais touché par un véritable déséquilibre des forces. Qui favorise surtout les compagnies chinoises. Ces dernières, durant les années de fermeture du trafic aérien international, ont en fait conservé toutes leurs capacités opérationnelles.
Les compagnies aériennes chinoises ont gardé la plupart de leurs avions gros porteurs et leur personnel. Moins d’un cinquième de la flotte chinoise de gros-porteurs (environ 500 avions) est stocké, expliquait en janvier le cabinet américain McKinsey utilisant des données de Cirium. La plupart des avions restaient actifs en effectuant des liaisons intérieures.
Les compagnies aériennes chinoises ont également conservé la plupart des pilotes et personnel de cabine. Enfin, Air China, China Southern Airlines et China Eastern Airlines ont, pour leur part, perçu de généreuses aides financières de l’Etat.
Quant aux aéroports chinois, ils ont gardé environ 90 % de leurs employés. Le transport chinois était donc prêt à une reprise rapide.
Distorsion de concurrence
En Europe en revanche, les transporteurs aériens se débattent jusqu’à aujourd’hui avec des contraintes de capacités et une pénurie de personnel. Une situation exacerbée par le boom du trafic constaté en 2022. Et sur laquelle s’ajoute désormais le conflit ukrainien. Ce dernier met effectivement les compagnies européennes en position de faiblesse. Interdites de survol du territoire russe, les temps de parcours s’en trouvent allongés de deux à trois heures en moyenne. Générant ainsi des coûts plus élevés en carburant et en rotation d’avions.
C’est ce qu’analysait lors d’un webinar Nancy Dai de ForwardKeys: « La reprise de la capacité en sièges vers l’Europe est le fait des compagnies aériennes chinoises, car les compagnies européennes sont confrontées à un obstacle de taille : des vols beaucoup plus longs en raison de la fermeture de l’espace aérien russe, alors que les compagnies chinoises peuvent toujours utiliser cet espace aérien. En outre, certaines compagnies aériennes européennes sont confrontées à un manque de personnel, à des grèves et à des contraintes liées aux aéroports pivots« .
En février, le PDG d’Air France-KLM, Ben Smith avait ouvertement évoqué ce déséquilibre. Il appelait même de ses vœux à réglementer l’axe Europe-Chine pour éviter cette distorsion de concurrence. Sauf que ni la DGAC, ni les instances européennes peuvent contraindre les transporteurs chinois à s’aligner sur les mêmes itinéraires que leurs homologues européens.
Ne reste que l’arme des droits de trafic, véritable épée de Damoclès. Si l’UE réduit en effet les accès aux compagnies chinoises, l’aviation civile chinoise procédera de même avec les compagnies européennes.
La France dénonce l’accord de 2017 avec la Chine
C’est sur les droits de trafic que se bat la France. Elle a décidé de renégocier un accord de ciel ouvert très favorable. Adopté en 2017, il avait permis l’arrivée d’une flopée de transporteurs chinois sur le sol français comme Hainan Airlines. Au total, l’été 2019 avait vu 90 rotations hebdomadaires entre la France et la Chine.

Le gouvernement français négocie désormais au coup par coup avec ses homologues chinois. 50 rotations sont ainsi programmées cet été, à 50/50 : 25 rotations côté chinois, 25 côté français dont 14 rotations pour Air France. La compagnie nationale offrira ainsi deux vols quotidiens, l’un sur Pékin, l’autre sur Shanghai. Un retour à l’accord de 2017 n’est pas à l’ordre du jour aussi longtemps que le territoire russe restera interdit aux transporteurs occidentaux. Ce qui risque de durer encore quelques temps, si ce n’est quelques années…
Dans un tout récent entretien au magazine l’Usine Nouvelle, la Directrice Générale d’Air France, Anne Rigail, résumait bien la situation. « Nous ne demandons pas un équilibre parfait, nous demandons simplement à ce que les compagnies chinoises ne soient pas en capacité d’assurer trois ou quatre fois plus de rotations que nous alors qu’elles continuent de survoler l’espace aérien russe. Ce n’est pas une position de blocage », décrivait-elle au magazine.
L’absence des touristes chinois pèse dans la balance
Enfin, il est un autre élément qui ne joue pas en faveur d’une démultiplication des lignes Europe-Chine. C’est l’absence constatée des touristes. La multiplication des lignes aériennes Europe-Chine – et particulièrement Paris-Chine – tenait beaucoup aux visiteurs chinois, qui remplissaient en moyenne 70% des avions. Or, selon l’institut Dragon Trail International qui analyse les comportements des voyageurs chinois, le nombre de touristes visitant l’Europe est en baisse de 69% au second trimestre 2023 comparé à 2019.
Ce volume de visiteurs chinois devrait cependant remonter à 50% de son niveau d’avant Covid au second semestre. Ce qui ne justifie donc guère un retour aux capacités de l’avant-covid. Du moins pas avant 2024.
Une note d’espoir existe cependant. Dans son analyse Dragon Trail International indique que la France reste pour les Chinois la septième destination la plus populaire dans le monde. Et la première en Europe !

















