Sébastien Bazin (Accor) : « je ne suis pas pour voyager moins »

RSE et empreinte carbone, moins de voyages d'affaires internationaux et plus de réunions, lifestyle : Sébastien Bazin, PDG de Accor, revient sur l'activité et les priorités de son groupe. Tout en encourageant à toujours voyager.

Accor vient de lancer, avec la Fondation des Femmes, une plate-forme de réservation dédiée aux femmes victimes de violence. Votre groupe a également annoncé sa volonté d’éliminer les plastiques à usage unique d’ici la fin de l’année et, à plus long terme, d’atteindre le zéro émission nette en 2050. L’engagement de Accor en matière de RSE est-il structurant ?

Sébastien Bazin – Oui, il l’est, nous avons d’ailleurs été les premiers dans notre industrie à annoncer cet engagement. Cela est indispensable. Les choses sont en train de bouger dans une autre dimension. Ces dix dernières années, on était dans la compensation de crédit carbone. Maintenant, nous sommes entrés dans une ère différente, à l’inverse de cette idée de compensation : celle de savoir comment, à travers nos hôtels, nous pouvons contribuer à la communauté locale, à l’emploi, à la formation, à l’artisanat. Souvent, nous créons des hôtels là où il n’y en avait pas auparavant. Se pose donc la question de l’impact qu’aura cet établissement sur la nature environnante, des matériaux qui seront utilisés pour le construire. Au final, cet impact doit être limité à un dixième de ce que l’hôtel peut apporter localement ou au pays concerné.

Cet engagement est-il aussi essentiel vis-à-vis de la clientèle, affaires comme loisirs, ou de vos collaborateurs ?

Sébastien Bazin – Tout à fait. Cet engagement devient un critère de choix pour nos clients comme pour nos collaborateurs. C’est d’ailleurs une grande chance de notre métier : la grille de lecture des uns et des autres à ce sujet est exactement la même. Par exemple, nos collaborateurs ne rejoindront ou ne resteront au sein de Accor que si nos engagements sont clairs et surtout déployés, si, grâce à cela, ils ont ce sentiment de fierté.

Alors que votre groupe a pour ambition de voir l’intégralité de ses 5 300 hôtels arborer un label durable en 2025, vos propriétaires sont-ils sur la même longueur d’ondes ?

Sébastien Bazin – Il n’y a plus de résistance sur ce sujet. Ce qui est quand même une petite révolution. Il y a cependant beaucoup de pédagogie à faire auprès de nos propriétaires. Un fonds de pension, un fonds souverain, une compagnie d’assurance, un propriétaire individuel : ils sont de natures très différentes. La dimension durable des établissements a longtemps été présentée comme un coût additionnel, ce qui était vrai jusqu’à maintenant. Mais, si vous regardez depuis 12 à 24 mois, les points de vue évoluent.

Pullman Luang Prabang, au Laos.

Alors que les entreprises souhaitent évaluer plus précisément l’empreinte carbone de leurs déplacements professionnels, l’absence de standards dans l’hôtellerie limite encore cette possibilité. Des avancées en la matière sont-elles à attendre ?

Sébastien Bazin – Je vais faire un peu de pub pour Schneider, un groupe conduit par celui qui est, pour moi, le plus grand dirigeant français depuis longtemps, Jean-Pascal Tricoire. Schneider est l’entreprise la plus avancée dans ce domaine, par sa capacité à mesurer l’empreinte carbone de nombreux types de lieux, des sites industriels mais aussi des hôtels. L’empreinte carbone, c’est extrêmement compliqué à appréhender ; c’est un mélange de fluide, de matériaux, de plein de choses. Et, pour la mesurer au niveau d’un grand groupe, encore faut-il pouvoir le faire pour chacun de ses hôtels avant d’en additionner le tout. C’est ce qu’on est en train de faire avec eux, avec un outil qui sera déployé dans tous les hôtels d’ici la fin décembre. Il fallait commencer par avoir cette solution que Schneider met à la disposition de Accor et d’autres groupes s’ils veulent l’adopter. Par la suite, ces mesures pourraient faire l’objet d’une communication auprès du public à l’horizon 2023-2024, pour que les clients puissent jauger et juger les établissements.

Hilton, Marriott, IHG, Radisson : tous vos concurrents participent avec vous à la Global Sustainability Hotel Alliance. L’hôtellerie parle-t-elle d’une même voix sur ce sujet ?

Sébastien Bazin – Evidemment nous sommes en compétition les uns les autres mais il y a des sujets sur lesquels il est important, et même clé de travailler ensemble ! Lorsqu’on a conclu cette Global Sustainability Hotel Alliance, nous nous sommes engagés à partager toutes les bonnes pratiques dans deux domaines : les émissions carbone et tout ce qui a trait à l’emploi et la formation, où nous avons tous la même problématique. Dans ces deux univers, il n’y a aucune raison de garder ces informations de manière compétitive. Ce qui marche chez l’un va marcher chez l’autre, et nous irons tous ensemble beaucoup plus vite.

Passons à un autre sujet, l’évolution du voyage d’affaires. Courant 2020, en pleine pandémie, vous aviez envisagé une perte irrémédiable de 20% des déplacements professionnels. Votre point de vue a-t-il évolué depuis ?

Sébastien Bazin – En l’occurrence, j’ai été beaucoup plus précis que ça. J’avais dit que nous perdrions sans doute à jamais entre 25% et 35% des voyages d’affaires internationaux, c’est-à-dire toutes ces personnes voyageant entre Tokyo et Paris, Seattle et Londres. Mais, en revanche, que nous ne perdrions rien en ce qui concerne le voyage d’affaires domestique. C’était mon ressenti au printemps 2020. Et je redis exactement la même chose aujourd’hui. Nous récupérons très vite tous les déplacements à moins de quatre heures en avion. Par contre, les voyageurs intercontinentaux, avec des vols très chers et des séjours fatigants, je persiste et signe : ceux-là, on les a définitivement perdus parce que Zoom ou Teams permet de faire le premier contact. Mais, si 25% sont perdus, cela veut dire aussi que 75% sont revenus ou vont revenir. Et heureusement.

Pour autant, la disparition d’un certain nombre de déplacements professionnels n’est-elle dommageable pour votre groupe ?

Sébastien Bazin – Au fond, cela n’est pas très grave. Il faut savoir l’accepter. Et cela, d’autant plus facilement que la même cause – la visioconférence – produit aussi un effet positif. Car, aujourd’hui, ces outils digitaux permettent à la clientèle loisirs d’être beaucoup plus nombreuse dans nos hôtels qu’elle ne l’était en 2019. Staycation, bleisure : c’est assez incroyable de voir le nombre de personnes qui arrivent le jeudi soir dans nos hôtels pour repartir le mardi matin. Alors, bien sûr, le prix moyen de la chambre n’est pas le même, mais c’est une clientèle plus fidèle, plus répétitive et qui, surtout, ne passe pas par les OTA.

Il y a aussi un aspect éco-responsable à voyager moins loin en avion. Diriez-vous, comme a pu le faire Augustin de Romanet, le PDG du groupe ADP, qu’il faut modérer l’usage de l’avion ? Ou comme Brune Poirson, la directrice RSE de votre groupe, qui estimait lors d’UnivAirPlus qu’on ne devait plus revenir à « voyager à droite à gauche pour signer des contrats » ?

Sébastien Bazin – J’espère qu’ils n’ont pas dit cela (rires). Chacun a son point de vue ! Pour ma part, je ne suis certainement pas pour la baisse des voyages en avion, et cela n’a rien à voir avec les résultats de Accor. Je pense que les gens qui voyagent en avion vont découvrir d’autres pays, d’autres cultures, et s’enrichiront par là même, prendront de meilleures décisions en ayant appris à découvrir d’autres choses. D’autre part, l’industrie de l’aviation, et notamment les motoristes, prépare un certain nombre d’avancées qui feront que, même avec un nombre de voyages croissant, la consommation d’énergie sera plus faible. J’en suis intimement persuadé. Je suis au conseil d’administration de General Electric, et je vois très bien ce qui se fait en matière d’énergie verte pour les moteurs d’avion. C’est à l’horizon de 5 à 10 ans. Faisons confiance à la science.

Ballroom du Pullman Paris Montparnasse.

Vous vous reposez donc entièrement sur la réussite du virage technologique amorcé par le transport aérien ?

Sébastien Bazin – Je ne suis pas de l’avis de ceux qui disent qu’il faut arrêter de voyager au regard de l’énergie consommée. Au contraire, il faut continuer de se déplacer et faire en sorte que les moyens dégagés par cette industrie soient réinvestis dans l’innovation. Au final, le transport aérien ne représente que 2% des émissions carbone. Bien sûr, on peut dire que, si on ne s’occupe pas de ces 2% là, à la fin on ne fait plus rien. Mais, pour peu que l’innovation suive, il n’en reste pas moins vrai que les bienfaits des voyages sont largement supérieurs à leur absence.

Le voyage, c’est la rencontre. Et, pour en revenir au voyage d’affaires, s’il y a un segment qui est reparti rapidement, ce sont justement toutes ces rencontres professionnelles, les réunions et séminaires. Cette embellie est-elle amenée à perdurer ?

Sébastien Bazin – Plus le recours au télétravail va s’accroître, ce qui est une certitude aujourd’hui, plus les managers des grandes entreprises auront la nécessité de regrouper leurs équipes de manière plus fréquente, mensuelle, par groupe de dix à trente personnes. On le voit déjà. Et c’est une évolution qui s’annonce formidable pour l’hôtellerie ! Vous allez voir : l’hôtellerie, notamment de petite taille, deviendra le lieu où les salariés des entreprises viendront se rencontrer.

Chambre du Mama Shelter Lisbonne.

Cela aura-t-il un impact sur le design futur, l’architecture des hôtels ?

Sébastien Bazin – Oui, évidemment. Sur le design, sur l’hébergement, sur l’offre F&B de nos hôtels surtout. Le bar doit être ce lieu convivial où les collaborateurs prennent plaisir à se retrouver. On le voit dans tous les hôtels en Ile-de-France, les gens viennent y travailler entre deux et trois heures le mardi et le jeudi. D’où l’importance aussi de nos enseignes de coworking comme Wojo ou Working From_, lancée par The Hoxton et qui est amenée à se développer dans le cadre d’Ennismore.

L’offre lifestyle est un des piliers de la stratégie de Accor. La façon dont évolue cette filiale Ennismore, que vous avez lancée fin 2021 avec Sharan Pasricha, le fondateur des hôtels Hoxton, vous satisfait-elle ?

Sébastien Bazin – Elle est vraiment sur orbite. On a eu le nez creux de nous orienter vers l’hôtellerie lifestyle il y a six ans. Ça montre que des groupes dits historiques comme Accor sont capables de se remettre en cause, de pivoter et d’aller vers l’innovation. Cette offre lifestyle se développe à une vitesse colossale. Les propriétaires la veulent en voyant que ces hôtels génèrent la moitié de leur chiffre d’affaires avec le F&B. Nos collaborateurs s’y sentent mieux. Et les clients choisissent ces établissements, car ils savent que ce sont des endroits privilégiés par les locaux, des hôtels sympas animés du matin au soir.

Comment gère-t-on la croissance de ces marques à l’esprit particulier ?

Sébastien Bazin – C’est toute la difficulté. Depuis trente ans que les hôtels lifestyle existent, à chaque fois que ces marques ont dépassé la barre d’une dizaine d’hôtels, elles ont périclité. C’est pourquoi les fondateurs de nos marques lifestyle sont toujours garants de leur esprit. On n’en a pas perdu un, quand bien même certains sont sortis du capital. Serge et Jérémie Trigano, Christoph Hoffmann, Alan Faena : tous ont fait un acte de foi en acceptant d’avoir un grand frère comme Accor, avec ses capacités de distribution, de développement. Mais c’est toujours leur bébé. Dès le début, je leur ai dit : « ne vous inquiétez pas, vous aurez toujours le dernier mot ». Vous pouvez le demander à Jérémie et à Serge Trigano : quand on propose d’ouvrir un Mama Shelter, ils ont toujours le droit de dire non.