Coworking : la vie de bureau façon millenials

Après les professionnels freelance, les entreprises commencent à se mettre au coworking. Une nouvelle façon d'aborder le travail dictée par un besoin de créativité face aux enjeux de la révolution digitale et par la nécessité d'attirer les nouveaux talents.

WeWork-New-York
WeWork-New-York

Qu’ont en commun Microsoft, HSBC, Dell, McKinsey, BNP Paribas, Heineken ou Chanel ? Outre que ce sont de grandes, très grandes entreprises, elles se sont toutes mises à tester la dernière tendance du monde du travail : les espaces de coworking. Fin 2016 par exemple, Microsoft a annoncé un partenariat avec WeWork, acteur emblématique de ces nouveaux lieux business très design qui font florès au cœur des métropoles d’affaires. Ainsi, à New York, près de 300 salariés en charge des ventes à l’international ne seront plus hébergés dans les bureaux de Microsoft, mais ils pourront évoluer librement dans les différents WeWork de la ville. “Quand un membre de nos équipes sera au sud de Manhattan pour un rendez-vous avec un client du secteur de la finance, il pourra se rendre au WeWork Charging Bull, explique Matt Donovan, directeur général marketing Office de Microsoft sur le blog de WeWork. Et quand il aura à rencontrer quelqu’un au nord de Manhattan, il pourra fréquenter un autre établissement WeWork.

Avec leurs postes de travail réservables à l’heure et leurs bureaux partagés à louer au mois, les espaces de coworking s’inscrivent pleinement dans l’ère du nomadisme professionnel, la banalisation des ordinateurs portables et des smartphones ayant offert aux cadres une nouvelle liberté. Mais, plus encore qu’une flexibilité d’ordre géographique, c’est surtout un esprit innovant que viennent chercher les entreprises en plaçant certains de leurs collaborateurs au sein de tiers lieux de travail.

  • Mama Works – Lyon
  • NextDoor – Issy-les-Moulineaux
  • Wereso – Asnières sur Seine

Longtemps réservés aux freelance, aux web designers, aux graphistes, bref à toute cette bohème digitale évoluant en marge des canons corporate, ces espaces se “gentryfient” au même rythme que les quartiers montants des grandes métropoles. Si ce mouvement ne concerne – encore ? – qu’une part infinitésimale de leurs salariés, l’idée de coworking semble faire son chemin dans les stratégies RH des leaders du CAC 40 ou des Fortune 500.

Gagnées par la crainte de l’uberisation, les sociétés phares d’avant la naissance d’Internet doivent s’adapter vite, très vite, au changement d’ère économique. Décoration design et meubles vintage, esprit loft et lieux de pause récréatifs, événements cimentant les communautés de coworkers, échanges informels avec des professionnels venus d’autres horizons : les espaces de travail partagés collent aux défis de la révolution numérique qui demande créativité et rapidité. “Le baby foot, c’est bien sûr un moyen offert pour se détendre, mais par sa seule présence, c’est surtout une invitation à penser différemment, une façon subtile de faire passer l’évolution du management”, remarque Caroline Benayoun, directrice du développement de Blue Office.

Les espaces de coworking sont des endroits où se développent l’intelligence collective. Mettez des entreprises performantes dans un même lieu, la performance globale augmente”, estime Christophe Burckart, directeur général de Spaces et de Regus France. C’est ainsi qu’Engie a décidé d’héberger sa division Innovation digitale dans un centre d’affaires Regus en plein Paris plutôt qu’à La Défense. “Pourtant, ils ne manquaient pas de place dans leurs locaux, poursuit Christophe Burckart. BNP Paribas a également choisi d’installer 100 collaborateurs au sein de l’espace de coworking Spaces Réaumur pour créer un centre de créativité et un incubateur de start-up. Depuis deux ans, nous constatons une forte accélération de l’intérêt des grands groupes.

De la même manière, mais à Hong Kong cette fois, la banque HSBC a réquisitionné deux étages du WeWork Tower 535 pour son équipe en charge de la transformation digitale. “Le déménagement de HSBC s’inscrit dans une vraie tendance chez les grandes institutions financières, à savoir éloigner les équipes en charge de l’innovation de leurs bureaux traditionnels afin de profiter d’un environnement de travail inspirant, remarque Zac Tang, analyste senior dans une étude réalisée pour le cabinet de conseil en immobilier Colliers. Des banques telles que Barclays, Citi et RBS ont toutes ouvert des enclaves business en dehors de leurs locaux afin d’attirer les nouveaux talents axés sur les technologies.

L’appétence des grands groupes pour le coworking a plusieurs explications, entre autres une gestion immobilière optimisée avec l’externalisation de certains postes ne touchant pas au cœur de métier auprès de spécialistes offrant des formules de location flexibles. Mais la principale raison réside probablement dans un constat très simple : les générations Y et Z plébiscitent les lieux de travail “nouvelle vague”. Or, dès 2020, les salariés nés entre 1980 et 2000 composeront la moitié des effectifs des entreprises. Celles-ci ont donc tout intérêt à ajouter un rien de modernité, à mettre un grain de folie dans le très sérieux univers corporate pour réussir à attirer les meilleurs ingénieurs ou les informaticiens les plus ingénieux qui, pour la plupart, regardent de haut le modèle classique des entreprises.

Les ‘digital natives’ ne cherchent plus directement un emploi dans ce qu’ils considèrent comme l’ancien monde du travail, remarque Martine Sousse, fondatrice de l’espace La Boate à Marseille, un des premiers lieux de coworking ouvert en France, en 2007. Ils sont plus engagés dans leur projet personnel que dans les projets d’entreprise. Mais attention, en contrepartie, ils sont très créatifs, ont une grande capacité de synthèse, un esprit vif mais, il faut le reconnaître aussi, une capacité de concentration assez limitée. Alors, il ne faut surtout pas les empêcher d’avoir Facebook ouvert en permanence sur leur ordinateur.

Pour tous ces nouveaux talents, l’environnement de travail arrive tout en haut parmi les critères de choix, constate également Christophe Burckart. Les entreprises ont pour obligation de suivre leurs attentes, voire, si possible, de les précéder.” Et le directeur France de Regus et Spaces de prédire :  “C’est un peu comme l’iPhone. Avant, il n’y avait que des Blackberry dans le monde corporate. Ce sont les utilisateurs qui les ont fait entrer dans les entreprises, comme ils le feront pour les espaces de coworking.” Plus exigeants que leurs aînés, les millenials sont dans un rapport win-win avec leur employeur avec, pour nouvel idéal business, un lieu de travail choisi, et non subi, mais aussi des horaires plus flexibles afin de pouvoir concilier vie  personnelle et vie professionnelle.

  • Morning Trudaine – Paris
  • Spaces Paris Réaumur
  • Blue Office – Bezons

Le télétravail plébiscité

Le monde professionnel a déjà commencé à prendre en compte cette attente – d’ailleurs partagée par les collaborateurs de tous âges – à travers l’essor du télétravail. Le cabinet de conseil RH Kronos estime qu’en 2016, 16,7 % des Français télétravaillaient une journée ou plus par semaine. L’étude relève des effets très positifs pour les entreprises comme une baisse de l’absentéisme de 5,5 jours par an, une augmentation du temps de travail de 2,5 % et de la productivité de 22 %. Les salariés sont, eux, quasi unanime quant aux bienfaits de la formule sur leur bien-être. Pour 71 % des personnes interrogées, c’est une “véritable révolution”, notamment grâce à une réduction de 40 minutes du temps moyen de trajet domicile-travail, soit autant d’heures de sommeil et de temps libre gagnées sur une année.

Toujours selon cette étude, si la majorité des salariés (64 %) travaillaient chez eux, 21 % le font dans des bureaux mis à disposition par leur entreprise et 7 % dans des espaces de coworking. Seulement pourrait-on dire, car nul doute qu’à l’avenir, les spécialistes des espaces de coworking entendront attirer ces professionnels dans un environnement plus business que leur lieu d’habitation.

Lancés par Regus, Orange et la Caisse des dépôts en 2014, les centres de télétravail Stop & Work répondent à cette idée. Le concept en est à sa sixième implantation en France avec – en plus de Moirans, près de Grenoble – Cergy, Bourg-La Reine, Fontainebleau, Montereau, ainsi que Beauvais. Soit autant de villes relativement éloignées des principaux carrefours business parisiens où les Stop & Work offrent aux employés un lieu pour travailler à la journée à proximité de leur domicile sans avoir à passer des heures dans les trains et RER.

De la même manière, Blue Office, filiale du groupe immobilier Nexity, a déployé des lieux de travail partagé en petite couronne parisienne avant de s’implanter récemment dans la capitale, avenue de la Grande Armée et près de la gare Saint Lazare. “Que des grands comptes comme Renault, Allianz ou AXA installent des collaborateurs chez nous est une preuve incontournable de la sécurité que nous pouvons leur offrir, explique Caroline Benayoun. La Caisse d’allocations familiales des Yvelines utilise aussi nos lieux. Vous imaginiez la CAF faire du coworking ? C’est énorme ! D’autant que le résultat est probant, puisque le traitement des dossiers s’est accru de 30 %”, poursuit-elle.

L’image un peu plan-plan du service public en prend un sérieux coup ! Les autorités locales voient d’ailleurs d’un très bon œil l’essor de ces tiers lieux de travail qui viennent accroître la qualité de vie de leurs administrés. Mieux, ils encouragent leur développement. Avec comme volonté de devenir une “smart région”, l’Île-de-France s’est fixé un objectif de 1 000 tiers-lieux en 2021, contre 400 aujourd’hui. Le conseil régional encourage ainsi leur éclosion, essentiellement en petite et grande couronne, avec 41 projets soutenus récemment. Afin de dynamiser l’économie, les sièges départementaux de la chambre de commerce et de l’industrie de Paris-Île-de-France misent eux aussi sur le coworking et accueillent progressivement dans leurs murs des Openspots qui accueillent porteurs de projet, entreprises accompagnées ou non par la CCI et salariés nomades.

Évangélisation en cours

Cependant, le coworking en France n’est pas seulement l’apanage de la capitale et de sa région. Dans toutes les grandes métropoles régionales fleurissent là aussi les lieux de travail partagé. La France comptait ainsi plus de 350 espaces de coworking en 2017 – dont 177 en région parisienne – contre 14 000 dans le monde selon le Global Coworking Survey publié par Deskmag. Un maillage du territoire qui devrait se poursuivre avec un autre acteur clé, La Poste. Avec ses locaux disséminés au cœur de toutes les villes, mais souvent sous exploités en raison de la profonde mutation de son activité, le groupe est très bien placé pour poursuivre l’évangélisation du concept partout en France.

Après avoir commencé à s’intéresser au sujet avec ses espaces Nomade, de taille restreinte, La Poste a décidé d’aller plus loin en confiant à Startway le soin de concevoir et exploiter des espaces de travail. “On prolonge l’idée des Nomade, mais sur 2 000 m²”, explique Grégory Ortiz, directeur du développement de Startway. En novembre, après Poitiers, un Starway va ouvrir dans les murs de l’ancien bureau de poste Bordeaux Atlantique, tandis qu’un autre projet est en cours à Dijon, en plus d’autres envisagés à Nantes, Nice, Lyon et Paris. “Les professionnels pourront y retrouver, en plus des services de La Poste, tout un écosystème de partenaires : cabinet comptable, avocat, portage salarial, marketing digital”, décrit Grégory Ortiz qui insiste sur la notion de “service public” de ces lieux. Startway s’est par exemple associé à une société de nettoyage qui soutient les familles monoparentales, tandis que les meubles équipant les espaces proviennent d’une plate-forme collaborative d’artisans français.

Tout concourt donc à la “banalisation” des lieux de travail flexibles qui, selon certaines études, pourraient représenter entre 10 % et 20 % de l’offre de bureaux d’ici cinq ans, contre 2 % à l’heure actuelle. Chose logique, la manne attire de plus en plus de monde, à commencer par de grands noms de l’immobilier. “Aujourd’hui, les foncières s’intéressent à ce sujet, alors qu’il y a encore trois ou quatre ans, ils regardaient ça avec condescendance”, remarque Gregory Ortiz. Début 2018, Foncière des Régions va se lancer dans le coworking avec un objectif de 10 à 20 sites d’ici 2020. De son côté, Icade a dévoilé l’an dernier Smart Desk, le “bureau nomade by Icade”, avec cinq premières implantations en région parisienne.

De la sorte, ils ne font que suivre l’exemple d’autres spécialistes de l’immobilier impliqués de plus longue date comme Nexity avec ses Blue Office ou encore les espaces Nextdoor, lancés par Bouygues Immobilier et dont le développement devrait s’accélérer avec la conclusion d’une joint-venture avec Accorhotels. De huit sites en France fin 2017, Nextdoor entend passer à 80 espaces de travail collaboratifs d’ici 2022 avec un rythme de développement de 10 à 15 ouvertures par an à partir de 2018.

Tendance lifestyle

C’est donc une tendance lourde qui accompagne la mutation du marché de l’emploi vers un nombre toujours plus grand d’auto-entrepreneurs, les Etats-Unis faisant figure de moteur dans ce domaine avec 20 % de travailleurs indépendants. Toutefois, plus encore que les professionnels freelances, il y a fort à parier qu’avec tous ces développements, les entreprises, grandes ou petites, soient de plus en plus sollicitées par les acteurs du coworking pour implanter leurs collaborateurs au sein de ces espaces. D’autant que les ambitions des groupes immobiliers se confrontent à celles de nouveaux réseaux comme Morning Coworking, émanation du site internet de réservation Bureaux à Partager et qui en est à sa quatorzième implantation à Paris et en proche banlieue, ou encore Wereso, qui compte maintenant cinq adresses en France, à Lille et en région parisienne.

Un nom phare de l’hôtellerie lifestyle, Mama Shelter, s’est lui aussi lancé dans l’aventure avec ses Mama Works, à Lyon et bientôt à Bordeaux. “Le coworking n’est pas une mode éphémère, remarque Jérémy Trigano, directeur général de Mama Shelter. Je suis certain que le concept va continuer à se décliner avec des espaces ultra haut de gamme, des niches pour certaines professions comme les médecins, du low cost.” L’offre parisienne montre déjà cette diversité avec les très design et luxueux espaces Kwerk, des lieux ciblant les jeunes parents actifs comme Cowork Creche, agrémenté, comme son nom l’indique, d’une crèche associative pouvant accueillir 30 à 50 enfants, ou encore Le Gymnase et son parti-pris écolo, hébergé dans un bâtiment industriel et surmonté d’une grande terrasse arborée.

À côté des ces opérateurs nationaux, les acteurs d’envergure mondiale continuent à étoffer leur présence dans les métropoles business. La banque japonaise Softbank vient d’investir 4,4 milliards de dollars afin de donner à WeWork, aujourd’hui présent dans plus de 55 villes, les moyens de ses ambitions globales. Pour sa part, le fondateur de Regus, leader des centres d’affaires et propriétaire des espaces de coworking Spaces, imagine le futur de son entreprise à l’image d’un MacDonalds. “Il entrevoit la possibilité de passer de 3 000 lieux dans le monde aujourd’hui à, pourquoi pas, 25 000 à l’avenir”, explique Christophe Burckart.

Face à l’offensive de professionnels aux reins solides, que vont devenir les espaces coworking de “quartier” ? “Après une phase de développement du marché, nous assisterons probablement d’ici deux à trois ans à une phase de concentration”, anticipe Eric Siesse, directeur du pôle bureaux Ile-de-France de BNP Paribas Real Estate. Nul doute que les petits acteurs pourraient avoir à souffrir de l’industrialisation en cours du concept. “L’économie du secteur est fragile, précise Martine Sousse. L’activité purement coworking ne rapporte rien.” Avec 15 résidents permanents pour un abonnement mensuel de  230 euros et une capacité d’accueil de 60 coworkers, son établissement marseillais doit se tourner vers une activité bien plus lucrative, la location de salle, avec l’organisation d’une centaine d’événements par an.

Le coworking, à la base, c’est de la création d’énergie, pas des centres d’affaires”, souligne Grégory Ortiz. Avec des lieux de coworking toujours plus grands – le cabinet Arthur Loyd constate qu’en 2016, les espaces de 2 000 m² et plus représentaient 69 % des ouvertures, contre 38 % entre 2008 et 2015 –, c’est aussi un peu de l’esprit d’origine du coworking, rebelle et communautaire, qui est en train de se diluer.

Le “corpoworking” : le modèle start-up décliné au sein des entreprises

Plutôt que de se tourner vers des opérateurs établis, certaines grandes entreprises prennent le parti de créer des tiers lieux en interne.Par exemple, implantée dans le Silicon Sentier parisien, la Villa Bonne Nouvelle d’Orange accueille une soixantaine de participants et vise à comprendre en profondeur les modes de fonctionnement des start-up. Le “corpoworking”, comme on appelle ce nouveau phénomène, se manifeste aussi par l’éclosion de cellules innovantes au sein des locaux des entreprises. Startway a ainsi conçu un espace au sein du siège d’un grand nom du luxe, où les collaborateurs en charge des ventes et du marketing peuvent s’ouvrir à de nouvelles idées et façons de travailler.
Dans le même ordre d’idée, Atos accueille dans son nouveau campus à Bezons un Blue Office avec pour objectif “d’accroître ses synergies avec des start-up innovantes en les rapprochant de ses équipes et de ses pôles d’expertise.” Chacune à leur façon, en ouvrant de nouveaux locaux reprenant les codes du coworking, en mettant en place une politique de bureaux flexibles, les grandes sociétés cherchent à concevoir la vie de bureau de demain. BNP Paribas Real Estate estime ainsi qu’un tiers des entreprises du CAC 40 ont développé leur propre modèle interne de coworking. Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur. Cocteau n’aurait pas dit mieux !