Aéroports : le temps de l’hédonisme

Aux oubliettes, le vieil aéroport de papa aux halls blafards et boutiques miteuses. Les hubs font assaut de charme et rivalisent pour devenir de véritables lieux de vie. Entre musées, murs végétaux, restaurants étoilés et boutiques de luxe, l’aéroport d’aujourd’hui séduit le passager roi.
Design nordique et ambiance chaleureuse : à l’image d’Helsinki Vantaa, les aéroports se veulent aujourd’hui l’exact reflet du meilleur de leur destination. © Finavia
Design nordique et ambiance chaleureuse : à l’image d’Helsinki Vantaa, les aéroports se veulent aujourd’hui l’exact reflet du meilleur de leur destination. © Finavia

Un petit coin de pelouse, des arbres et des massifs de fleurs dont les ombres s’étirent dans le soleil couchant… On oublierait presque que l’on se trouve au cœur de l’un des aéroports les plus fréquentés du monde, en l’occurrence celui de Singapour. Cette oasis est l’un des quelques jardins qui parsèment le gigantesque complexe formé de trois aérogares. Il y a un peu plus de trente ans, Singapour Changi fut parmi les pionniers d’une idée révolutionnaire, celle de donner aux passagers l’impression de se mouvoir dans un espace réussissant le savant dosage entre aérogare, centre commercial et hôtel.

Le succès de Singapour a fait bien des émules depuis, et pas seulement en Asie. L’Europe aujourd’hui rivalise d’aéroports tous plus beaux les uns que les autres, où toutes les fantaisies architecturales et d’aménagement intérieur paraissent possibles. Même les États-Unis, dont les hubs étaient réputés autant pour leur efficacité que pour leur charme digne d’un bunker, se sont mis au diapason.

Les aéroports de nouvelle génération se sont ouverts à la lumière, leurs volumes aérés se sont remplis de boutiques, de restaurants et d’espaces de détente. On est loin des années 70 où l’on construisait dans l’unique but de réussir à enregistrer au plus vite le passager et de le voir embarquer à la même vitesse dans son avion. Symboles de cette époque, Paris Charles de Gaulle et Berlin Tegel se souciaient comme d’une guigne du bien-être du voyageur, sans pour autant être dénuées d’un certain esthétisme. Avec son architecture ronde et tubulaire, le terminal 1 de CDG a symbolisé dans de nombreux films une architecture d’avant-garde. Sauf que les passagers y parcouraient – et parcourent encore – des centaines de mètres de couloirs pour atteindre les satellites. Ou bien ils tournaient en rond, perdus dans ce que l’on surnommait alors “le camembert”. Quant à Berlin Tegel, si le voyageur passait en cinq minutes de sa voiture à la salle d’embarquement à travers un décor psychédélique rouge et jaune vif, c’était pour mieux s’entasser dans de minuscules salles dans l’attente du départ.

Ce n’est qu’à partir des années 80 que le plaisir est redevenu un élément essentiel de l’expérience aéroportuaire, un mouvement qui n’a cessé de s’amplifier depuis. Dans ce domaine, le changement le plus symptomatique est de faire désormais appel au gotha de l’architecture mondiale pour bâtir ces nouvelles cathédrales : Helmut Jahn à Bangkok et Chicago, Norman Foster à Amman, Hong Kong et Pékin, Massimiliano et Doriana Fuksas à Shenzhen, Richard Rogers à Londres Heathrow, Lyon ou Madrid, Ricardo Bofill à Barcelone ou encore Curtis Fentress à Séoul Incheon et Denver.

DES HUBS ARCHI LUMINEUX

Aéroport, objet de prestige ? Probablement, mais surtout miroir de la destination d’où décollent ou atterrissent chaque année des millions de voyageurs. Ce phénomène gagne même des aéroports de taille plus modeste. Comme Bordeaux par exemple, où les autorités aéroportuaires ont installé il y a quelques années une vigne au sein même de l’aérogare, une façon comme une autre de rappeler qu’on n’est pas Bordelais pour rien. “On travaille aujourd’hui sur de nouveaux concepts de mise en valeur du terroir. Un concept que nous allons appliquer à l’expansion de notre aérogare”, dit Catherine Caraglio, responsable du développement du réseau à Bordeaux Mérignac.

Les grands aéroports d’aujourd’hui se bâtissent, au final, autour de quelques concepts clés : de gigantesques verrières, des puits de lumière, des espaces boutiques aux allures de malls luxueux. Mais quelles sont donc les plates-formes où il fait bon flâner, les aérogares que l’on quitterait presque à regret ? Elles ne sont en fait pas si nombreuses, celles qui réalisent une parfaite alliance entre une plastique étonnante et une grande efficacité pour le passager. Et ce ne sont pas nécessairement les aéroports les plus grands qui combinent tous ces éléments.

NAPCABS

Caissons GoSleep
Pour un moment de repos loin des rumeurs des aérogares, le hub de Munich met à disposition des voyageurs des cabines façon capsule hôtel japonais, à louer à l’heure. À Helsinki, 19 caissons GoSleep en forme d’œufs intègrent un siège-lit à destination des passagers en transit. © Finavia

SINGAPOUR, L’EXEMPLE À SUIVRE

Ouvert en 1981, Singapour Changi reste un modèle pour l’ensemble des aéroports de la planète. Remarquables d’efficacité – l’enregistrement, les contrôles d’immigration et les filtres de sécurité prennent rarement plus de dix minutes –, les trois aérogares rivalisent aussi par la profusion des services proposés. Les boutiques et restaurants accompagnent les visiteurs pratiquement jusqu’à leurs portes d’embarquement. Mais pas seulement ! Changi aligne des espaces de détente et de repos avec des sièges-couchette, des espaces de télévisions à la carte, des coins bureaux, des aires de jeux pour les plus jeunes passagers. Sans parler des jardins extérieurs, de la ferme à papillons, de la piscine et des clubs de fitness ou du WiFi gratuit. Le tout s’ajoutant, pour les passagers en transfert, à des excursions gratuites en ville.

De fait, Singapour cherche toujours des challengers. Peut-être en trouvera-t-il un sérieux du côté de Séoul Incheon qui rivalise par l’excellence de son service. L’aéroport est non seulement un modèle d’efficacité tout en étant reposant, mais c’est aussi un lieu où l’on s’immerge dans la culture coréenne à travers des expositions, des ateliers culturels et d’initiation aux arts coréens ouverts à tous les passagers. Espaces WiFi et internet gratuit, boutiques en pagaille, excursion en bus offerte dans les environs d’Incheon, une patinoire ouverte toute l’année, un golf et des jardins, on finirait par presque vouloir rester ! Les passagers apprécieront aussi Kuala Lumpur International. Certes, l’aérogare principale offre un choix plus restreint de boutiques, mais elle abrite en son cœur une exclusivité mondiale avec une véritable jungle, petit clin d’œil de l’architecte japonais Kisho Kurokawa aux forêts primaires de Malaisie qui occupaient le lieu avant le développement de l’aéroport.
Témoin de toutes les extravagances aéroportuaires, le Golfe joue sur le gigantisme, mais aussi sur la technologie et le shopping. Avec en fer de lance Dubai bien sûr, célèbre pour son duty free shop réputé il y a quelques années comme l’un des moins chers du monde. Ne cessant de s’étendre, Dubaï International cultive toujours le goût immodéré de la démesure. Mais on peut cependant encore y jouir de quelques moments de sérénité grâce à des espaces de repos, deux jardins, un club de remise en forme avec piscine et également un spa. Malheureusement, les prix ont terriblement augmenté depuis quelque temps pour profiter pleinement de toutes les activités de la plate-forme.

Ce sens du gigantisme se retrouve également à Doha, en attendant la nouvelle aérogare d’Abu Dhabi. Avec Doha, on entre de plain-pied dans une nouvelle génération d’aéroports. Toute l’aérogare est contrôlée par un système électronique centralisé qui permet d’anticiper les mouvements de passagers, et surtout de faciliter leur passage et leur offrir des services à la carte. Hamad International Airport possède bien sûr son lot de boutiques, de restaurants, mais le grand plus de la plate-forme se trouve définitivement du côté de ses espaces de repos. Aménagés avec des sièges-lits rappelant ceux des classes affaires, ils intègrent une connexion internet… Doha prévoit de faire encore mieux avec l’expansion de son aérogare. “Ce sera réellement le plus bel aéroport du monde avec des jardins comme des oasis”, promet Akbar Al Baker, le PDG de Qatar Airways, mais aussi de l’autorité aéroportuaire.

Changi, le hub de Singapour
Changi, le hub de Singapour, reste la référence mondiale, presque une destination touristique en soi. Au terminal 4, une galerie de boutiques reprend la façade typique des maisons Peranakan. © Changi Airport Group

LE CHARME DE LA SCANDINAVIE

En Europe, c’est en Scandinavie que l’on trouve les hubs offrant les ambiances les plus “cools”. Les aéroports prolongent une tradition de l’Europe du Nord, à savoir un goût inné pour l’esthétisme et le design couplé à une recherche permanente du confort et du pragmatisme. D’où des plates-formes à apprécier sans modération.

À Helsinki par exemple, on a joué à fond l’efficacité. De taille relativement modeste, Helsinki Vantaa peut se traverser en quinze minutes si l’on est pressé. Mais il serait dommage de passer à côté de ses salons à l’ambiance purement scandinave, de ses restaurants chaleureux et de ses boutiques qui offrent tous les grands noms du design finlandais, des textiles Marimekko aux verres Iittala. Dans les semaines précédant Noël, la plate-forme se transforme en “aéroport officiel du père Noël” avec des employés s’empressant de transformer les achats des passagers en cadeaux et d’offrir des petits souvenirs à tous…

Autre plate-forme modèle, parfait reflet de la Scandinavie, l’aéroport de Copenhague-Kastrup. Dès les années 90, l’aérogare internationale a été redessinée autour d’une zone boutiquaire évoquant la fameuse rue Stroget, dans le cœur de la capitale. Des bancs, des arbres en ornent la “rue” principale, tandis que les boutiques sont surmontées d’enseignes traditionnelles. Si l’aéroport de Copenhague offre peu d’activités hormis celle de déambuler d’une boutique de design à l’autre, le passager appréciera la fluidité du terminal et, s’il en a le temps, la très belle collection d’œuvres d’art, essaimées dans toute l’aérogare.

Autre ode à l’esthétisme scandinave, l’aérogare d’Oslo Gardermoen a été conçue sur des critères écologiques. Des panneaux de bois rythment l’aérogare et l’on peut s’arrêter sous des enceintes pour écouter les sons de la nature norvégienne. Les boutiques les plus réussies sont celles de gastronomie scandinave, même si les prix peuvent paraître prohibitifs, en conformité avec le coût de la vie en Norvège.

MARQUES DE LUXE ET GASTRONOMIE

La touche locale est définitivement à la mode dans les aéroports européens. Vienne-Schwechat est célèbre pour ses cafés viennois traditionnels, tandis que l’aéroport d’Istanbul Atatürk – il sera bientôt remplacé par un tout nouveau complexe aéroportuaire – a aménagé ses boutiques dans l’esprit du grand bazar. Quant à Londres Heathrow, il reste d’abord une vitrine du “made in Britain. Toutes les grandes marques ayant fait la renommée de la Grande-Bretagne sont présentes dans les aérogares, de Harrods à Marks & Spencers, de Hamleys à Burberry, avec des prix garantis similaires à ceux payés en ville. Et comme Londres est désormais devenue l’une des grandes capitales gastronomiques d’Europe, on y trouve désormais plusieurs restaurants étoilés et des espaces gourmands estampillés par les vedettes de la nouvelle cuisine britannique comme Gordon Ramsay ou Heston Blumenthal, en plus de l’original concept de “The Gorgeous Kitchen” au terminal 2, un restaurant né de la coopération de grands chefs londoniens…

À Amsterdam, la rénovation du “Holland Boulevard”, passage obligé entre les jetées E et F de l’aéroport de Schiphol, permet de se plonger dans la culture des Pays-Bas en jouant avec bonheur sur les clichés locaux. Tout y est : les tulipes d’Aviflora, la porcelaine de Delft, une boutique vendant des sabots, un espace bibliothèque avec de nombreux livres sur le pays et une filiale du Rijksmuseum avec sa collection de peintures. Tout s’y achète, sauf les peintures hollandaises du XVIIe siècle. Les amateurs se consoleront avec leurs reproductions !

L’un des aéroports européens à s’être le plus penché sur son image est sans doute le terminal 2 de l’aéroport de Munich, l’un des hubs principaux de Lufthansa. Le concept est simple : efficacité, efficacité et… Gemütlichkeit, cette notion très allemande de bien-être. L’esprit “cosy” en quelque sorte. L’efficacité est effectivement toute germanique : il faut moins de 10 minutes pour passer les contrôles de frontières et de sécurité avec une simplicité qui ferait rêver d’autres aéroports européens. L’aérogare est claire, lumineuse, les marquages pratiques.

Et puis vient la Gemütlichkeit. Elle s’exprime particulièrement dans la brasserie Airbräu, située au cœur de l’aérogare en zone publique, mais aussi dans le terminal 2. On y mange tout ce qui a fait la réputation de la Bavière. Rien de vraiment léger donc, mais tout est délicieux ! L’on y boit même une bière “made in airport. “C’est une exclusivité mondiale. On brasse plus de 3 500 hectolitres de bières par an. On peut même observer un maître brasseur travailler”, assure Corinna Born, en charge des médias internationaux.

Changement d’atmosphère sur les aéroports parisiens qui ont entamé une mue remarquable. La transformation d’Aéroports de Paris en “Paris Aéroports” en avril dernier se traduit par une montée en puissance des plates-formes d’Orly et Roissy qui se veulent désormais le reflet d’un certain esprit de Paris, image réelle ou fantasmée de la capitale française. Cela se traduit par une ambiance et des services à la Parisienne. On mettra de côté la rudesse, réelle ou figurée, des habitants de la capitale – qui peut aussi, après tout, faire partie de l’expérience “parisienne” – pour s’attarder sur l’image chic et glamour de la Ville Lumière. Restaurants façon bistrots ou brasseries, macarons ou croissants des grandes enseignes de la gastronomie, mode, cosmétiques, joaillerie, vinothèque : près de 400 boutiques incarnent tout ce que Paris évoque dans l’inconscient collectif.

L’évolution ne s’arrête pas là. “On a beaucoup travaillé sur les atmosphères en aérogare. La lumière naturelle est désormais présente partout. La végétation aussi, notamment avec des murs végétaux et des espaces jardins à Roissy. À cela s’ajoutent un musée et une nouvelle palette de services, la plupart gratuits, qui doivent faire de nos aéroports une expérience réussie”, raconte Xavier Wilmart, chef de produits pôle marketing des services et expériences clients.

Cette mue des hubs mondiaux en lieux de vie accueillants est loin d’être achevée, d’autant que la technologie s’immisce de plus en plus dans le quotidien du passager. La plupart des grands aéroports offrent désormais une application pour smartphones qui, non seulement, guide et oriente le passager, mais distille des idées de services et d’achats ou encore donne les temps de parcours dans les aérogares. Un vrai bonheur !

Des lounges pour tous

Instant Paris (CDG 2E)
Instant Paris (CDG 2E)

Ils ont longtemps été l’apanage des passagers de classe affaires, première ou aux statuts Gold et Platinum des programmes de fidélisation. Les salons d’aéroport, parenthèses pour se détendre ou travailler avant un vol, font aussi leur révolution en s’ouvrant à tous les voyageurs. Et ce sont les aéroports eux-mêmes qui mènent la bataille et rivalisent de créativité. Comme à Copenhague, où le Copenhagen Apartment Lounge offre le charme de son décor “scandinave chic”. Une cuisine, des espaces salon et salle à manger accueillent ainsi tous les passagers, contre un droit d’entrée de 20 euros. Paris n’est pas en reste avec son espace “Instant Paris”, ouvert aux passagers en correspondance longue. Conçu comme un appartement haussmannien avec ses enfilades de pièces, le salon s’étale sur 4 500 m² et comprend un hôtel, des espaces de restauration et de divertissements. À Amsterdam, le Lounge 41, réservé aux passagers hors Schengen, propose snacks, boissons, douches – à un coût additionnel – et WiFi, le Lounge 26 offrant des prestations similaires aux passagers Schengen. Ces salons font partie de la chaîne Aspire Lounge qui opère des salons sur une douzaine d’aéroports, la plupart en Grande Bretagne. En Asie et au Moyen-Orient, Premium Plaza entretient pareillement un réseau de salons en accès payant ouverts à tous.