Dossier : les passeports numériques de santé prêts au départ

Avec la reprise attendue des voyages, le passeport numérique de santé deviendra sans aucun doute un outil précieux pour tous les voyageurs d'affaires. De nombreuses solutions sont dans les starting-blocks, mais toutes seront-elles gagnantes en fin de course ?
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Le TravelPass, passeport numérique de santé développé par l'Association internationale du transport aérien.

Pour ceux qui n’en auraient pas déjà fait l’expérience, autant en être conscients : le voyage d’affaires « d’après » ne ressemblera en rien à celui d’avant. Les professionnels nomades retrouveront un parcours jalonné de contraintes dont ils n’avaient plus l’habitude, notamment lors de leurs déplacements intra-européens. « Je me déplace régulièrement entre Amsterdam et Genève. Avant le Covid, je n’avais jamais à montrer mon passeport ou quelque document que ce soit. Aujourd’hui, c’est le cas plusieurs fois par trajet« , racontait en novembre, lors d’une visioconférence, Alan Murray Hayden, chef des produits passagers et sécurité à l’aéroport de l’Association internationale du transport aérien (IATA).

Avec la montée en puissance des campagnes de vaccination et le printemps arrivant, l’horizon semble progressivement se dégager pour le monde du voyage, malgré la circulation toujours active du coronavirus et de ses variants. Cet étau qui se desserre lentement ne signifie pas pour autant le bout du tunnel pour tous les voyageurs d’affaires impatients de retrouver le chemin des aéroports. Selon un sondage réalisé fin 2020 par BCD Travel, 60 % d’entre eux entendaient se remettre à sa déplacer régulièrement à compter du milieu de l’année 2021, et même 90 % d’ici décembre prochain.

Cette reprise des voyages sera très encadrée, ou ne sera pas. Pour franchir les frontières de leur pays, tous les les gouvernements ou presque exigent déjà la preuve de tests PCR ou antigéniques négatifs ; bientôt sans doute certains exigeront-ils aussi des certificats de vaccination. Autant de mesures qui resteront en place pour quelque temps encore, d’où l’idée d’un « passeport digital » pour rendre le plus fluide possible le retour à une certaine forme de normalité.

En prévision du moment où les passagers reviendront en masse dans les aéroports, plusieurs solutions sont actuellement en phase pilote sur certaines lignes aériennes telles que l’AOKPass, le CommonPass, VeriFly ou encore le TravelPass (voir ici leurs descriptifs). Elles ont peu ou prou la même ambition : offrir un moyen simple et digne de confiance de démontrer à qui de droit que le voyageur remplit bien toutes les obligations sanitaires attendues. Le tout prenant la forme d’un QR Code recelant numériquement la preuve des tests négatifs, mais aussi, au besoin, le certificat de vaccination.

« Notre objectif est de donner à tous les gouvernements la confiance nécessaire pour rouvrir les frontières aux voyageurs en s’appuyant sur des données vérifiées sur les vaccins et les tests« , précise Nick Careen, vice-président Aéroports, passagers, fret et sûreté de l’IATA, l’association phare du secteur qui développe à ces fins le TravelPass. Comme celui-ci, les systèmes testés actuellement ont pour premier avantage de sécuriser les résultats de tests émanant de laboratoires et centres eux-mêmes agréées. Un point clé pour les autorités des pays alors qu’inévitablement, de faux tests covid sont apparus sur le marché.

Europol alertait ainsi, le 1er février, sur le fait que « tant que les restrictions de voyage resteront en place en raison de la pandémie, il est très probable que les criminels saisissent cette occasion pour vendre de faux certificats de tests Covid-19« . Plusieurs cas ont d’ailleurs été signalés avec le démantèlement d’un réseau de contrefaçon à Paris CDG ou encore l’arrestation d’un homme suspecté de fraude à l’aéroport de Londres Luton. « Compte tenu des moyens technologiques largement répandus, sous la forme d’imprimantes de haute qualité et de différents logiciels, les fraudeurs sont en mesure de produire des documents contrefaits, faux ou falsifiés« , souligne Europol.

En plus de rassurer les autorités nationales sur la conformité des preuves, les solutions proposées ont un objectif parallèle : celui de simplifier la vie du personnel des compagnies encombré par toutes ces nouvelles contraintes. « Je pense à l’agent au sol au comptoir d’enregistrement qui va devoir valider un petit bout de papier provenant du laboratoire X, Y, Z. Comment sait-il qu’il s’agit du bon type de document, du bon type de test – PCR, moléculaire ou antigénique –, se demande Nicholas Foo, en charge du Business Development d’Affinidi, start-up singapourienne impliquée dans ces passeports santé high-tech. Tout cela demande beaucoup de travail, souvent manuel, avec tous les risques d’erreur humaine qui en découlent.  »

Passeport de santé toujours à portée de main

Enfin et surtout, à travers ces passeports de santé à portée de smartphone, les transporteurs espèrent éviter à leurs passagers de vrais parcours du combattant. “Il est essentiel de se préparer à aider nos clients à faire face aux complexités liées à l’évolution des conditions d’entrée lorsque le monde rouvrira”, a déclaré récemment Sean Doyle, PDG de British Airways.

Première des solutions lancées sur le marché, testée depuis septembre dernier par Etihad et depuis mise en place sur la ligne Paris-Abu Dhabi, l’AOKPass s’inscrit dans cette volonté de faciliter la vie des acteurs du secteur au bénéfice final des voyageurs. « Les compagnies aériennes comme les aéroports sont nos cœurs de cible, explique Sébastien Bedu, chef de produit pour les services aux aéroports chez Medaire, filiale d’International SOS dédiée au secteur de l’aviation. Les aéroports sont très intéressés par cette innovation, car ils ont bien compris que les passagers des compagnies sont aussi leurs clients, et qu’une solution comme la nôtre pourrait faciliter la reprise du trafic.  »

Cet horizon se rapprochant inéluctablement, la liste des initiatives en matière de certification sanitaire numérique ne fait que s’allonger. Parmi les développements de ces derniers jours, Alaska Airlines a commencé à utiliser l’application VeriFly sur ses lignes internationales. En Amérique Latine, Copa Airlines a annoncé l’essai de la solution TravelPass en mars prochain. Quelquefois même, les compagnies testent plusieurs appli en parallèle, Etihad, partenaire de la première heure de l’AOK Pass, s’apprêtant par exemple à tester le TravelPass de IATA.

une période d’hyper compétition, sans doute nécessaire, mais avec le risque d’aboutir à une sorte de patchwork, le voyageur devant utiliser une application différente à chaque fois en fonction de son itinéraire

Reste que ce foisonnement de solutions de passeport numérique de santé, tout bénéfique qu’il soit à la reprise des voyages, laisse entrevoir quelques inquiétudes du côté des observateurs du secteur. « Je pense que nous sommes dans une période d’hyper compétition, sans doute nécessaire, mais avec le risque d’aboutir à une sorte de patchwork, le voyageur devant utiliser une application différente à chaque fois en fonction de son itinéraire« , estimait récemment Brandon Balcom, directeur senior Innovation business development de l’agence de voyages CWT, dans une tribune publiée sur le blog de la TMC.

D’autant que, dans ce panorama, il faut aussi noter l’intérêt croissant des leaders technologiques tels qu’IBM et son Digital Health Pass ou encore de Microsoft, Oracle et Salesforce, tous impliqués dans la « Vaccination Credential Initiative ». Ce consortium d’acteurs publics et privés, qui compte aussi parmi ses membres le groupe de santé Mayo Clinic et la Fondation Commons Project, ont pour objectif commun de créer une passeport numérique international avec pour modèle le CommonPass, testé l’an dernier par Cathay Pacific et United Airlines.

Qui sortira vainqueur au final ? Y aura-t-il un standard commun simple et efficace pour les voyageurs ? Ces solutions sont-elles complémentaires ou concurrentes ? « L’avenir nous le dira, remarque Sébastien Bedu. Par delà les diverses solutions mises sur le marché, le but est avant tout d’aider les compagnies aériennes. Il faut trouver collectivement une réponse pour améliorer les conditions de la reprise. A terme, il y aura potentiellement des alliances entre les différents acteurs ou à travers l’intégration de ces solutions dans les applications des compagnies aériennes.  »

Dans une récente interview au quotidien Le Figaro, Augustin de Romanet, PDG du groupe ADP, soulignait que « Trois compagnies privées nous ont sollicités pour travailler sur des certificats de santé. Arnaud Vaissé, d’International SOS, est le premier à m’y avoir sensibilisé. (…) En tant qu’aéroport accueillant toutes les compagnies et nationalités, nous ne pouvons promouvoir une solution en particulier. »

Déjà, certaines initiatives laissent entrevoir une volonté d’organiser un univers potentiellement chaotique. SITA, un des fournisseurs technologiques clés du monde aérien, a annoncé le lancement de sa solution Health Protect, dont le principal avantage est son intégration de manière transparente avec les différents systèmes de « passeports santé » tels l’AOKPass, le CommonPass, SimplyGo ou le TravelPass. En Asie, la plate-forme Unifier développée par Affinidi est interopérable et a été conçue pour le partage sécurisé des données avec les différents systèmes de bilan de santé mis en place au niveau mondial. Un peu à la manière d’un terminal de paiement qui accepte aussi bien les cartes Visa, Mastercard, American Express, JCB et Union Pay.

SITA comme Affinidi, mais aussi l’AOkpass et la Commons Project Foundation, font partie des organisations participant à l’initiative Good Health Pass Collaborative, visant à créer un plan directeur pour des systèmes numériques interopérables de passeport de santé. Annoncée le 9 février dernier par l’alliance ID2020, cette initiative regroupe également l’Airports Council International, IBM, la Chambre de commerce internationale (ICC), la Linux Foundation Public Health, Mastercard ou encore le Privacy by Design Centre of Excellence.

« La mise en place d’un système mondial et interopérable ne peut se faire que si nous nous réunissons de manière à répondre aux besoins de toutes les parties concernées », a déclaré Ajay Bhalla, président de Cyber & Intelligence chez Mastercard. « Pour être utiles aux utilisateurs, les justificatifs doivent être acceptés au check in, à l’arrivée par les agences de contrôle aux frontières, et plus encore, a souligné Dakota Gruener, directeur exécutif de ID2020. Nous pouvons y parvenir – même avec des systèmes multiples – à condition que les solutions respectent des normes ouvertes et participent à un cadre de gouvernance commun. Mais, sans cela, la fragmentation est inévitable, et les voyageurs – et l’économie – continueront à en souffrir inutilement. »

En concevant son TravelPass, l’IATA n’avait d’ailleurs pas de visée hégémonique. « Nous pouvons travailler avec d’autres fournisseurs si cela peut permettre la reprise du trafic, décrivait Alan Murray Hayden lors de la présentation du Travel Pass. D’où l’approche modulaire de notre solution, fondée sur des standards ouverts et des interfaces. Au final, ce sont les compagnies aériennes qui nous dicteront ce que nous devrons faire et avec qui, éventuellement, nous devrons travailler. » Le message est simple : il y a de la place pour tout le monde, car, si personne ne vole, personne ne gagne à la fin.