Économie collaborative : frontières floues entre le professionnel et le personnel

L’essor de l’économie collaborative oblige les entreprises à s’adapter. Les nouvelles générations entendent retrouver une certaine autonomie face aux politiques voyages en utilisant les plates-formes telles Airbnb ou Uber dans le cadre de leurs déplacements comme dans leur vie privée. Un mélange des genres potentiellement générateur d’économies.

Expérimenté par de nombreux voyageurs d’affaires dans leur vie privée, le concept d’Airbnb est adapté aux déplacements professionnels dans le cadre de longs séjours.© Airbnb
Expérimenté par de nombreux voyageurs d’affaires dans leur vie privée, le concept d’Airbnb est adapté aux déplacements professionnels dans le cadre de longs séjours.© Airbnb

Après avoir révolutionné les domaines des transports et des vacances, l’ économie collaborative, portée par Airbnb et Uber, s’immisce dans l’univers du voyage d’affaires. À tel point que ce phénomène est devenu un challenge à relever, tant pour les entreprises et leurs travel managers que pour les fournisseurs technologiques et les agences de voyages, ou TMC (travel management companies). Selon les cas, ces acteurs communautaires sont progressivement intégrés dans les politiques voyages et les outils de réservation comme dans les projets de développement. “C’est une tendance forte depuis plusieurs années. Il n’est plus possible d’ignorer l’influence de ces nouveaux acteurs”, insiste Marion Mesnage, responsable de la recherche chez Amadeus, le GDS ayant d’ailleurs investi dans plusieurs start-up pour accompagner ce mouvement.

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De son côté, Patricia Morosini, directrice du voyage d’affaires du réseau Selectour, remarque que si “les sites collaboratifs ne sont pas intégrés de façon officielle par Selectour, nos agences affaires les proposent aux entreprises qui le souhaitent.L’usage du collaboratif grandit à mesure qu’un nombre croissant de voyageurs désire utiliser les mêmes applications pour les déplacements professionnels que pour les voyages personnels. Les collaborateurs souhaitent retrouver sur leur mobile aussi bien Airbnb pour se loger –voire Booking, qui n’est toutefois pas un site de réservation collaboratif –, que des VTC comme Uber, Snapcar, LeCab ou Kapten (ex-Chauffeur Privé) pour se déplacer ou EatWith pour dîner chez l’habitant. Des expériences de voyage dont ils n’hésitent pas à partager les détails sur les réseaux sociaux tels Facebook ou Instagram… “Airbnb est le plus utilisé en matière de collaboratif, même si aucun de nos clients n’a officiellement référencé ce site”, note Régis Pezous, directeur Incubation et nouveaux produits chez CWT (anciennement Carlson Wagonlit Travel). Et de préciser : “Airbnb est utilisé par de petites sociétés sans politique voyages structurée ou par des entreprises lors de déplacements dans certaines villes où l’offre hôtelière est chère et de mauvaise qualité”. Et de citer en exemple la Californie, notamment San Francisco et la Silicon Valley.

Dès 2016, Airbnb avait conclu un partenariat avec CWT, mais aussi American Express Global Business Travel (GBT) et BCD Travel. “Le voyageur d’affaires est devenu un membre à part entière de notre communauté, confirme Emmanuel Marill, directeur d’Airbnb France. C’est l’un de nos axes de développement, et qui progresse le plus vite aussi bien à l’international qu’en France où 35 000 entreprises ont au moins un collaborateur inscrit sur notre plate-forme avec son adresse professionnelle.” Comptant au moins 15 % de voyageurs d’affaires, c’est-à-dire ceux qui cochent cette case à la réservation, le site californien développe Airbnb for Work (ex-Airbnb for Business, créé en 2014) pour répondre aux attentes de cette cible. L’offre spécifique, avec wi-fi et coin bureau, est utilisée par 700 000 entreprises dans le monde auxquelles Airbnb propose aussi des activités team building originales ainsi que des appartements adaptés aux réunions.

L’impact des Millennials

Cet engouement pour le collaboratif est d’abord venu des jeunes voyageurs d’affaires, ces fameux millennials nés entre 1982 et l’an 2000. Ces “digital natives” seront 1,8 milliard dans le monde en 2020, soit 25 % de la population mondiale. Surtout, ils représenteront 35 % de la population active et plus de 50 % des dépenses liées au voyage selon une étude du Boston Consulting Group. “Ces chiffres montrent la nécessité pour les acteurs du voyage d’affaires de répondre de manière adaptée aux besoins de cette génération qui représente un fort potentiel de rentabilité. Les millennials voyageant toujours plus, le secteur doit s’adapter à leurs nouvelles habitudes de consommation”, insiste Gilles Trantoul, directeur stratégie et transformation chez Amadeus. Alors que 82 % des voyageurs de moins de 35 ans préfèrent réaliser eux-mêmes leurs réservations selon une étude de BCD Travel, le recours aux sites collaboratifs apparaît comme un moyen de personnaliser leur déplacement et de retrouver une certaine autonomie face à des politiques voyages qu’ils estiment restrictives et contraignantes.

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Le succès des hébergements alternatifs repose ensuite sur le fait que les jeunes voyageurs d’affaires se plaisent à résider sous le même toit que leurs collègues. Cette génération est également adepte dubleisure, pratique alliant voyage professionnel et tourisme. Plus de 30 % des réservations Airbnb for Work réalisées en 2018 comprennent ainsi au moins une nuit en fin de semaine. En outre, 60 % des réservations concernaient plus d’un voyageur, dont 40 % comptaient plus de trois personnes. Ces hébergements collaboratifs apportent en effet plus de liberté et d’espace, avec des biens équipés de cuisine et salon, alors qu’une chambre d’hôtel mesure en moyenne 14 m² en trois étoiles.

Du point de vue de l’entreprise, l’avantage financier peut être non négligeable quand plusieurs collaborateurs logent simultanément dans un appartement ou lorsqu’un salarié effectue un séjour long à l’occasion d’un remplacement, d’une expatriation, d’une formation ou d’une mission d’audit. “Plus le nombre de résidents augmente, plus l’économie est importante, jusqu’à 40 % comparé à l’hôtellerie classique”, souligne Valery Linÿer, PDG de MagicStay, site qui propose 200 000 appartements dans le monde, dont 20 % en France. Les séjours partagés entre collègues peuvent aussi être favorisés grâce à Hubtobee. Cette jeune pousse permet en effet aux salariés d’une entreprise de partager leur agenda afin d’optimiser leurs déplacements professionnels, par exemple afin de voyager ensemble sur une même destination plutôt qu’en décalé. “Cette meilleure gestion du temps et des déplacements permet de réduire de 5 % à 10 % le budget voyage d’une entreprise”, assure Thibault de Guillebon, cofondateur d’Hubtobee, qui revendique plus de 100 000 utilisateurs.

  • La plate-forme d’autopartage Drivy a développé des fonctionnalités à destination des professionnels.© Drivy
  • Booking, une des applications les plus prisées par les voyageurs d’affaires.© Denys Prykhodov-shutterstock

L’autopartage à petite vitesse

Ces voyageurs d’affaires sont en revanche plus difficiles à repérer dans les transports collaboratifs, moins adaptés aux exigences des déplacements professionnels. “Cela reste marginal, mais nous avons évidemment des voyageurs d’affaires, notamment lorsqu’il n’existe pas de desserte directe en train sur le trajet recherché, estime Robert Morel, en charge de la communication de Blablacar. Toutefois, nous n’avons pas d’accords directs avec les entreprises, car il n’est pas possible, selon nos règles, d’utiliser un véhicule de fonction en raison du partage de frais entre les occupants.

Beaucoup de voyageurs utilisent également l’application d’autopartage Drivy dans un cadre professionnel pour louer l’un des 3 000 véhicules en libre-service en Europe, dont 2 000 en France. Si Drivy ne propose pas de site pro, des fonctionnalités ont cependant été ajoutées pour cette cible comme la réservation instantanée, le téléchargement des notes de frais et le paiement avec une carte professionnelle. “Par sa simplicité, Drivy plaît beaucoup aux professionnels qui peuvent tout faire depuis leur smartphone, explique Isabelle de Passemar, responsable marketing France du site. Pas besoin de faire la queue dans une agence pour obtenir les clés, la voiture peut être récupérée à toute heure du jour et de la nuit…

Autre plate-forme d’autopartage, TravelCar commence pour sa part à travailler avec les TMC, un premier partenariat mondial ayant été conclu avec Egencia. “Présent dans une soixantaine de pays, TravelCar propose en France une solution de parking gratuit et de location de véhicules entre voyageurs, et cela dans une soixantaine de sites en France, des aéroports et gares ainsi qu’en centre-ville”, explique le cofondateur Lofti Louez. Et d’ajouter : “TravelCar facilite la mobilité des professionnels et répond aux attentes des entreprises via des solutions premium comme un service voiturier, le choix de parkings au plus près des terminaux, mais aussi des transferts… Avec l’avantage de pouvoir faire des réservations très en amont du déplacement et d’avoir une seule facturation.” Cependant, quelques éléments font que les entreprises et les TMC sont encore frileuses vis-à-vis de tous ces acteurs, avec des réserves sur la possibilité de connecter ces sites collaboratifs aux outils de réservation online, d’avoir de la disponibilité en temps réel, de pouvoir tracer les réservations sans oublier d’obtenir le reporting et la gestion des notes de frais.

Ces acteurs du collaboratif doivent apporter des garanties, une même qualité de service et une flexibilité de l’offre permettant l’annulation ou la modification de la réservation”, estime Patricia Morosini, chez Selectour Affaires. La signature de contrats avec le réseau volontaire pourrait alors être envisagée. “Au début, nous avons rencontré des obstacles pour travailler avec certaines sociétés, les plus grandes notamment, qui ont de vrais besoins d’assurance en ce qui concerne la qualité et la sécurité, reconnaît Valéry Linÿer, de MagicStay, qui travaille avec 700 entreprises en France et vise un quart des entreprises du CAC40 fin 2019. La technologie a permis l’intégration de nos contenus dans les systèmes de KDS et de Concur, ainsi que les outils de réservation en ligne et les plates-formes BtoB de réservation d’hébergement comme HCorpo et HRS”. Et d’insister : “Nos développements technologiques sont réalisés et customisés par rapport aux besoins de chaque client”.

Réservation directe

Afin de suivre le mouvement, AirPlus permet de centraliser les paiements des réservations avec sa carte logée chez Airbnb et MagicStay. “Ce sont les deux sites les plus utilisés”, selon Marie Auzanneau, responsable marketing et communication France d’AirPlus, spécialiste allemand des paiements corporate qui a également conclu des accords avec Booking.com pour l’hébergement, BizMeeting pour les salles de séminaires, Business Table pour la restauration et Snapcar pour les VTC. La situation reste plus compliquée pour Uber qui n’est pas très accepté par les entreprises en Allemagne. “D’autres partenariats seront annoncés en 2019 afin de proposer des acteurs que nos concurrents n’ont pas encore intégrés. Cette personnalisation permet une meilleure acceptation de la politique voyages, car les voyageurs retrouvent des marques qu’ils utilisent en BtoC”, confirme-t-elle.

Chez Selectour Affaires comme chez CWT, les responsables font le parallèle avec le début des compagnies aériennes low cost qui ont fini par être intégrées dans les outils de réservation, permettant ainsi la centralisation des paiements et le reporting des dépenses… Plusieurs plateformes qui étaient à l’origine BtoC ont déjà sauté le pas en créant une offre dédiée aux voyages d’affaires à l’image de Drivy for Business, d’Uber for Business et, naturellement, d’Airbnb for Work. “Nous progressons énormément sur le check-in/check-out 24h/24 7j/7 et les conditions d’annulation”, assure Emmanuel Marril. La plate-forme américaine a par ailleurs renforcé son partenariat avec SAP Concur afin de faciliter le reporting des réservations via l’outil TripLink tout en voyant s’afficher les annonces des appartements dans Concur Travel.

Pour sa part, Uber for Business, utilisé par 2 000 entreprises en France, met en avant un fonctionnement simple avec un seul compte utilisateur permettant de basculer d’une utilisation personnelle à un mode professionnel ainsi que quelques services business, dont la pré-réservation des courses, la gestion des notes de frais et le reporting. Reste que le recours au collaboratif soulève encore quelques questions au sein des entreprises, et plus particulièrement des grands groupes ou des sociétés opérant dans un secteur sensible, à savoir la sécurité des voyageurs, la protection des données des collaborateurs et de l’entreprise, sans oublier le fait que certaines de ces plates-formes pratiquent l’optimisation fiscale dans le cadre de leurs activités sur le Vieux Continent.

Un usage encore limité

Selon plusieurs études récentes de FCM Travel Solutions, si 63 % des voyageurs d’affaires aimeraient profiter des plates-formes collaboratives telles Airbnb ou HomeAway pour l’hébergement et Uber pour le transport, seuls 6 % ont déjà profité d’un logement chez un particulier pendant un déplacement professionnel et 20% ont testé les services d’un VTC, tandis que 4 % ont essayé les deux. Ils sont toutefois encore un quart à ne pas utiliser ces acteurs, n’en voyant pas l’utilité concrète. D’autre part, 6 % aimeraient pouvoir le faire, mais cela leur est interdit par leur entreprise. Par ailleurs, 26 % ne voient pas l’intérêt d’avoir des conseils d’autres voyageurs, alors que l’échange d’avis constitue l’un des principes du mode collaboratif. Pour autant, ils sont 2 % à accepter recevoir des bons plans (WiFi, accès à des salons…) pour gagner en efficacité durant leur déplacement. Enfin, dans le cadre du bleisure ou de découverte de la destination, 26 % souhaitent obtenir des conseils loisirs, 22 % de bonnes adresses de restaurants et 1 % des avis critiques sur les hébergements, les transporteurs, les loueurs…